Par Martin BOHN

Faut-il une éthique dans la formation professionnelle ?
Bien sûr ! Tout formateur expérimenté se réfère à des règles éthiques : Il expose une règle du jeu, comme l’écoute, la bienveillance ou la communication non violente. Certains affichent leurs principes au mur. Je les propose à l’oral, en recueillant l’accord du groupe avec le sourire. Par exemple, j’aime rappeler le premier matin de stage : « N’oubliez pas de rallumer vos téléphones portables à la pause. » Des règles éthiques permettent de vivre un stage de qualité, elles facilitent son déroulement.

Il faut être si concret ?
Oh oui ! J’interviens dans de nombreuses structures, mais souvent en rédactions auprès de mes collègues journalistes. Cette population particulière, toujours sur la brèche, a du mal à « débrancher ». Alors, si je ne préviens pas, les téléphones sonnent le premier matin de stage, et certains n’hésitent pas à prendre l’appel.

Ces règles participent d’une éthique globale ?
Une éthique beaucoup plus vaste en effet, qui s’épanouit en permanence. C’est une pédagogie au service de l’entreprise, orientée vers l’efficacité et l’intériorité : la parole profonde. Notre civilisation en a grand besoin.

Avant d’expliquer ce besoin, la parole profonde, c’est quoi ?
J’appelle « parole profonde » ce qui parle au cœur de chacun avant d’être formulé. Ce que la vie imprime en nous, comment l’exprimer ? C’est une question d’écrivain, de psychologue, d’artiste. J’exprime ma parole profonde quand je ris ou pleure, dans l’art, dans le plaisir de créer, dans la puissance des émotions et sentiments.
J’englobe dans cette formule ce que nous appelons inconscient, personnalité, intuition, esprit… peu importe. C’est mon expression poétique pour traduire le fil conducteur d’une voix au long de la vie. Si mon existence est un livre, il me plaît d’y graver cette parole profonde de la première à la dernière page. Elle constitue mon récit terrestre. C’est ainsi que chaque humain donne sa voix, plus ou moins.

Notre civilisation aurait besoin d’humain ?
Il suffit d’observer ce qui se passe sur la planète pour le constater. Les milliers de manifestations actuelles sur Terre  (en 2011) évoquent notamment un besoin de sortir de la civilisation de la finance et de respecter l’humain. Une civilisation qui a oublié l’humain arrive à son terme, et j’en suis heureux.

Cette « parole profonde » est donc au cœur de votre pédagogie ?
A pleines pages ! Mes stagiaires, comme toute la population française, ont appris depuis l’enfance à faire taire le corps, puis le cœur, dans leurs textes. C’est nécessaire pour le baccalauréat. N’importe quel examinateur est formaté pour sanctionner un élève qui parlerait de ses sensations, émotions ou idées. L’élève doit se réfugier  derrière un philosophe, un écrivain, un économiste. Alors vous imaginez ce que mes stagiaires expérimentent quand je les invite à traduire leurs sensations et émotions dans un billet d’humeur ou un papier d’ambiance ?

D’où est née cette expression de la parole profonde ?
De mon observation, de l’expérience en entreprise, de l’écoute de mes clients. Depuis l’enfance, je vois des paroles blessées, des plumes paralysées même dans les nombreux médias où j’ai travaillé. Mon frère aîné était bègue sévère, malgré sa prodigieuse intelligence. Son handicap et sa souffrance m’ont fait réfléchir. J’accueille depuis 13 ans environ 300 stagiaires par an, de tous niveaux. J’en ai vu grand nombre exprimer à leur manière une brisure de leur parole profonde. J’ai vu cela chez des magistrats, des énarques, des polytechniciens. Notre culture judéo-chrétienne est singulière sur ce point. Le corps a été maudit pendant deux siècles, les émotions craintes, l’intuition éteinte… Alors j’apporte mes outils pour restaurer cette parole. Je suis animé par des valeurs simples et fondamentales.

Quelles valeurs ?
Le respect d’abord. Le respect total est très puissant. C’est la première condition pour aimer. Pour être fidèle à sa parole profonde, il faut passer par l’écoute de soi, l’oreille intérieure. J’enseigne ces outils dans certains stages d’écriture et je répète : « Ce qui compte, c’est votre parole personnelle. Vous n’êtes pas là pour vivre comme autrui ni écrire comme un autre. Vous êtes là pour prendre votre parole. Sinon, qui parle sous votre plume ? Votre société a besoin de vous, entièrement. »

©Maëlle, 10 ans

Y a-t-il un système de pensées derrière ce discours ?
Vivre simplement ! Arrêter de penser sans arrêt. Depuis l’école primaire, nous sommes vissés le cul sur une chaise sept heures par jour à faire chauffer le mental, calculer, réfléchir, mémoriser. A sept ou dix ans, l’enfant a besoin d’aller courir, de jouer, de rêver. L’enfant apprend en jouant, en observant, en flânant dans les livres avec plaisir ! Si ça devient une obligation, comment aimerait-il écrire adulte ? Cette pédagogie punitive est un traumatisme pour les enfants qui mémorisent mal l’abstrait. Combien de victimes que je récupère adultes dans mes stages ?
Par cette pédagogie de la peur, des millions d’enfants sont sevrés du droit de créer, d’inventer. Ils vont à l’école la boule au ventre. Cela fait de bons moutons qui auront peur d’écrire et de penser par eux-mêmes. Penser est dangereux, on est puni de s’exprimer. Il faut respecter la consigne.  Le monde universitaire et professionnel est envahi de discours répétitifs, vides, qui oublient le corps, le cœur et même l’esprit. Discours sans vie. Pourtant, cet espace sensoriel et émotionnel de la vie rend l’écriture si puissante ! Trop d’humains se cachent derrière la pensée d’autrui.

Vous évoquez cette pédagogie de la peur en stage ?
Oui, j’évoque ce qui est utile à l’écriture avec notamment des anecdotes de l’école. Ça sert à déminer la peur du jugement. Les stagiaires apprécient de travailler dans une ambiance de rigueur détendue, en confiance. Ce serait long de détailler mon processus de recherche pédagogique. Il a commencé quand j’ai réfléchi à l’art d’apprendre pendant mes premières années de fac. J’avais assisté à une conférence du chercheur en pédagogie, Antoine de La Garanderie. Aujourd’hui, comme formateur, je constate les ravages de la pédagogie de la peur chez mes stagiaires. Je le sais trop. Il m’a fallu des années pour aborder l’éthique publiquement.

En quoi cela concerne les entreprises ?
L’heure est à dévoiler sa richesse personnelle. Chacun par sa couleur, son timbre, son écriture, son regard. Les entreprises s’enrichissent de la communication directe des blogs, témoignages, portraits… Comme mon ami Jacques Benoît, qui enseigne l’éthique en entreprise, je conseille à mes clients d’humaniser leur discours. Une gestion intelligente du personnel donne part à cet espace d’épanouissement et de sérénité au bureau. Ce mouvement est balbutiant. Nous l’évoquions à peine quand j’étudiais la gestions des « ressources humaines » à l’université. Aujourd’hui se prépare à naître une civilisation où les notions d’équilibre, de respect, d’écoute, prennent le pas sur la gestion financière oublieuse de tout sentiment. Curieusement, c’est cette gestion humaniste qui s’avère la plus durable et assure la pérennité des organisations humaines.

C’est donc une écriture humaniste ?

Naturellement. Je considère l’humanité comme un chœur qui n’a pas appris à chanter. Mais nous avons besoin de chaque voix, à pleine puissance. L’écriture est un outil pour cela. Nul besoin d’avoir publié un roman pour avoir le droit d’écrire. Regagnez votre sens du jeu et considérez l’écriture comme un loisir, comme un art. Faites-vous plaisir en écrivant, voilà l’important.

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Le 13 octobre 2011 par Martin | Catégorie : | Aucun commentaire