Ce reportage à bord d’un bateau de boat people a bouleversé ma vie, il y a 20 ans. Regards suppliants. Ma carrière de journaliste a basculé en Nouvelle-Calédonie. Censuré, puis appelé à devenir formateur.

[Note pédagogique - Ce texte est issu de l’exercice d’écriture créé pour mes stagiaires : Raconte-moi un moment fort de ta vie. Objectif : affûter l'art de décrire précisément les champs émotionnel et sensoriel. Techniquement, il est préférable de s’entraîner au départ avec un souvenir fort. Sa puissance aura marqué suffisamment les mémoires cellulaire et émotionnelle. Le récit en est facilité. Avec l’entraînement, les rédacteurs confirmés pourront rédiger des stimuli plus subtils, légers, des émotions fines. Ce jour-là, pour accompagner mon équipe de journalistes de télévision, je participe au jeu.]

Les boat-people chinois me tendent le bras pour m’aider à me hisser à bord du bateau. Je franchis le parapet de ce vieux chalutier en bois et contemple ces réfugiés. Une quarantaine d’hommes, femmes et enfants arrivés de Chine. Vêtus de misère, des regards fiers, mais épuisés. Visages maigres, sourires timides. Pleins d’espoir et de douleur discrète après trois mois de mer en furie pour arriver sur le Territoire calédonien. Une pudeur immense et digne. Ils demandent asile. Tous se sont tous levés, hommes, femmes et enfants, quand nous avons posé le pied sur le pont. Tous, sauf une. Une femme assise sous le franc-bord avant. Elle me regarde sans sourire. Regard lourd. J’ai mon appareil photo autour du cou, je n’ose pas m’approcher pour en faire le portrait. Je devine un malaise, sans comprendre. Le médecin bénévole me dira plus tard : « Après une fausse-couche en mer, elle a fait une septicémie. A quelques heures près, elle était morte. »
Le bateau est arrivé tôt ce matin dans la baie de Téoudié. Nous sommes en Nouvelle-Calédonie. Ce territoire d’outre-mer de la France de l’autre côté de la Terre. Ils le savent, ils ont visé juste, pour sauver leur peau. Une page décisive de ma vie s’écrit, ma carrière de journaliste va prendre un tournant inimaginable.
Je prends mes photos et notes de reportage.

archive de mon article à l'époque

Rassembler les maigres informations disponibles. Le capitaine parle quelques bribes d’anglais, trop peu pour raconter leur périple. Je visite la cabine, tout est démonté, détruit. Il reste la barre et des fils électriques qui pendouillent du plafond. Des jetons de jeu chinois au sol. Le bateau est vide. J’apprendrai plus tard que le moteur a été détruit, intentionnellement. Ils ne veulent pas repartir, mais rester ici. « Stay, stay here. » Ils ne connaissent pas le mot « asile politique ». En quelques minutes, je rassemble le plus d’éléments, puis les gendarmes arrivent à bord. « Vous devez descendre, Monsieur, c’est la quarantaine sanitaire comme on vous a dit.
Je sais messieurs. Vous faites votre travail. Je fais le mien. Laissez-moi encore deux minutes et on descend. »
Les militaires sont compréhensifs, humains. Il faut dire que je leur ai grillé la politesse il y a une heure :
Avec mon collègue journaliste de RFO, nous étions sur le rivage à contempler ce bateau noir au loin, dès le lever du jour. Six heures du matin, les gendarmes sont déjà là avec leur hors-bord.
« Bonjour messieurs, est-ce que vous pourriez nous mener à bord ?
- Non. Nous n’avons pas le droit. Vous ne pouvez même pas approcher à cause de la quarantaine sanitaire émise par le préfet. Il peut y avoir une maladie mortelle.
- Ah, d’accord. »
Avec mon collègue Thierry, nous avons le même profil. Deux baroudeurs que le danger attire. Je réfléchis quelques secondes, est-ce que je risque ma peau pour ce reportage ? Il y a des vies à sauver. C’est un gros coup journalistique, mais avant tout, humain. Comme pour Brahim Bouarram. Le cœur du métier.
Nous échangeons un regard. « On monte à bord ?
- Bien sûr! »

Nous allons trouver un habitant vietnamien. Il possède un hors-bord dans son garage. Enchanté de faire œuvre humanitaire, il attèle la remorque au 4×4 et met à l’eau à côté des gendarmes. « Vous restez à distance, hein ? » 
Bien sûr, bien sûr… Mais dès que le Viet met les moteurs, je lui glisse à l’oreille : « Tu passes à tribord et nous déposes rapidement à bord. »

Nous sommes donc deux, à contempler ce rafiot pourri qui a traversé trois tempêtes. Je ne le sais pas encore, mais ils étaient alors tous à genoux en train de prier, convaincus de sombrer dans l’instant. Être vivant tient pour eux du miracle. Un deuxième bateau arrivera plus tard, portant à 110 le nombre de réfugiés chinois sur le territoire.

Matignon obéit à Pékin

J’attendrai des mois leurs témoignages de tortures subies en Chine. Des mois pour que la presse parisienne s’y intéresse. Des mois pendant lesquels mon propre journal m’aura censuré, avec ce point d’orgue le 24 décembre 1997, quand j’arrive avec une page complète des récits de torture traduits en français, expliquant leur arrivée sur le Caillou. 
« Tu nous fais chier avec tes Chinois, Martin! » me dit un journaliste. Une autre me donne le coup de grâce: « Tes Chinois, on ne va pas en faire un roman. C’est Noël, on ne va pas embêter les gens avec ça. » Elle jette mon reportage à la poubelle. Mon texte est retiré du serveur informatique de la rédaction.
Pourtant, ces témoignages inédits expliquent la course contre la mort de 110 hommes, femmes et enfants réfugiés sur le sol calédonien depuis deux mois. Ils ne seront pas publiés. Trois témoignages assez doux ont été écrits la veille par un confrère obéissant. Ce sera tout. Je n’ai pas fait de scandale. En revanche, la rédaction garde jalousement les négatifs photos de mon reportage sur ces boat people, au mépris du droit d’auteur.
Je suis atterré par cette censure. Mon combat humanitaire semble s’effondrer face aux pressions de la Chine. L’Empire du milieu veut récupérer ses ressortissants. Le gouvernement Rocard a plié, et le ministre des DOM-TOM de l’époque, Jean-Jacques Queyranne, obéit à Pékin.

« Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Je réfléchis toute la nuit, seul au monde. Démissionner serait donner la victoire à mes adversaires, ceux qui veulent me faire tomber. Rester, pour quoi faire ?
Finalement, le journal écourte notre collaboration. Il faut dire que le rédacteur en chef affronte la colère du préfet après mes articles :  « Si c’est si facile que ça, il n’a qu’à prendre ma place, votre petit journaliste! » Je deviens un fusible.

Me voici rentré à Paris un jour glacial de février 1998, moral dans les chaussettes. Je m’enrhume dès ma sortie de l’aéroport. J’ai les témoignages dans le sac, quelques contacts. Je fais le tour des rédactions parisiennes, on me propose une page du Figaro ou le 20heures de TF1. Je choisis la télévision pour sa puissance de feu médiatique, un soir d’élections. 
Sujet de trois minutes avec le premier dissident chinois Wei Jingsheng et le président de Médecins du monde. Je résume les témoignages à l’antenne. Une femme enceinte violée par les policiers jusqu’à provoquer son avortement. Un adolescent les testicules écrasés. Des brimades, des poursuites d’enfants…
 Pendant que nous parlons, un avion charter chinois doit décoller de Pékin pour aller chercher les réfugiés en Nouvelle-Calédonie. Mais le contenu de notre reportage change la donne. Le charter est annulé. De toute manière, il n’aurait pas redécollé. Des copains avaient planqué à La Tontouta, près de la piste, des camions de mine et des bulldozers géants. Le plan : dès que l’avion atterrit, envahir la piste, y déverser des tombereaux de terre avec les engins gigantesques. Aucun vol n’aurait pu repartir avant un moment. Nous sommes déterminés à leur sauver la peau. Exactement ce que j’ai pensé à bord du premier bateau : « Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Les Chinois sont sauvés

Ce soir-là, notre passage au journal télévisé fait bouger Matignon. Les Chinois reçoivent une autorisation de séjour provisoire à Nouméa. Ils peuvent sortir du camp où ils étaient détenus depuis 6 mois, sans eau chaude ni fenêtre. Accueillis par la population après 6 mois d’emprisonnement honteux par la République française. Je ne suis pas là pour assister aux embrassades, mais le collectif humanitaire d’urgence monté avec tous les bénévoles (Secours catholique, Médecins du monde, notamment) me raconte la joie des libérés.

Je suis rentré à Paris, au chômage, blacklisté par mon groupe de presse. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis six mois de lutte, je m’endors avec le sourire : Les Chinois sont sauvés. Ils ne retourneront pas se faire torturer et tuer dans leur pays. Dans quelques jours, je recevrai un appel étonnant. « Bonjour Martin, vous seriez d’accord pour former des journalistes aux techniques d’écriture ? » Ma deuxième carrière va commencer.
Martin BOHN

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Le 26 mars 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 06 INFO, 08 Martin BOHN, ambiance, exercice, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, médias | Aucun commentaire