Exercice : papier sensoriel et émotionnel. Réparer le manque d’humanité fréquente dans l’écriture. Racontez un moment fort à vélo.
Question d’angle : Comment ai-je vaincu la fatigue en grimpant le col de Roncevaux à vélo ?
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Je suis presque à bout de forces. En danseuse depuis une heure. Je dois pardonner.

Pour vaincre la fatigue, je vais devoir pardonner. Il y a une heure que je grimpe en danseuse. Soudain, l’évidence s’impose : Je suis tellement fatigué. Combien de temps vais-je tenir ?
Mon vélo est chargé de 15kg de matériel. Tente, duvet, nourriture… Dont 1kg de jambon que nous venons d’acheter à Bayonne. Plus une bouteille de floc de Gascogne qu’on déguste à petites lampées le soir, quand le repos devient cadeau. Mais là, j’ai le moral dans les chaussures. Concentré sur chaque coup de pédale de mon vélo demi-course. Avec cette question : vais-je atteindre le sommet ? Il me reste deux heures pour franchir le col de Roncevaux. Trente kilomètres avant l’Espagne. J’ai lâché mon ami d’enfance dès les premiers kilomètres. Nous l’ignorons encore, mais son frein arrière touche la jante en permanence. Et puis, il pèse plus que moi. Il fera une chute d’hypoglycémie, sans ressource : j’ai dans mes sacs toute la bouffe et les coupe-faim. Une moto le tirera jusqu’au col.

A mon stade de fatigue, l’expérience sportive se transforme en voyage intérieur. Un des moments de ma vie sportive où l’exercice physique me fait grandir. Le soleil brille, la route monte en pente régulière et tout est calme sur ce paysage sublime des Pyrénées orientales. Du ciel tombe un cri de rapace. Puis, surplombant la montagne, un aigle royal tranche l’azur. Dans la pente, une bergerie de pierres entourée d’herbes folles. Je grave en mon cœur cette carte postale sans ralentir. Contempler en mouvement. Grimper comme un métronome, rarement posé en selle. Toujours en quête du balancement optimal entre mon vélo bien chargé et l’économie des mouvements du corps. Le rythme. Souffler profondément, éviter la crampe, épargner mes forces. J’espère gagner ainsi, mètre par mètre, le but de la journée.
Oh, nous en sommes capables. Nous avons 20 ans et des mollets en bois. Depuis une semaine, nous avons quitté la Vendée : 600km dans les pattes, 120km par jour en moyenne. C’est peu, mais honorable sur nos vélos demi-course des années 1980. En comptant les journées pourries de crevaisons. Et la pause d’une journée pour nous reposer à Bayonne.

Alors, il se passe en mon esprit un phénomène complètement naturel et nouveau. Je sens qu’il me faut alléger ma pensée pour mieux grimper. Alléger mon cœur. Lâcher tout poids qui retienne les forces par la lourdeur des basses émotions : Pardonner. Probablement le premier moment mystique de ma vie sportive. M’accorder avec les événements, les forces de vie et libérer tout l’effort. A l’image du tuyau à nettoyer pour que l’eau coule. Les scories émotionnelles, acrimonies, rancœurs : les laisser partir. Une phase d’abandon gravée dans ma mémoire tellement le phénomène est intense. En danseuse, pendant une centaine de mètres, je visualise chaque personne à qui je devrais pardonner une souffrance. Et je lâche du lest ainsi, nettoyant mon cœur. Les forces grandissent au fur et à mesure, je me sens plus heureux, le rythme augmente presque. Une joie s’installe en moi, et je souris plein de sueur. La fatigue s’est éloignée.

Premier col de ma vie, deux heures après, j’arrive au sommet. L’Espagne en face de moi. Je tourne en cercle pour attendre mon acolyte, mais il tarde. Alors, je pose enfin le pied à terre et trouve un espace accueillant entre les crottes de mouton dans l’herbe rase. J’y couche mon vélo, m’allonge et m’endors aussitôt.
Est-ce ici que Roland est passé avec son armée dans sa bataille du VIIIe siècle ? Qu’importe, c’est ma victoire intérieure d’avoir unifié, par instinct et par nécessité, la lutte du corps et du cœur en ce chemin de combat intérieur.
Martin

Le 13 septembre 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 08 Martin BOHN, ambiance, blocage d'écriture, Journal de bord, carnet de voyage, langage, littéraire, sensible | Aucun commentaire

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