Journal de bord en Nouvelle-Calédonie

Par Martin BOHN
Ce texte illustre le stage :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.

Journal de bord en Nouvelle-Calédonie, 1998, à l’anse Vata, la grande plage de Nouméa. Puis le carrosse de Marcel.
On n’est pas le miroir fidèle de soi-même. Seul un regard extérieur peut traduire avec rigueur et bienveillance les liens entre les objets et ma vie, entre mon histoire et l’aménagement de mon espace quotidien. Telle est mon approche de la Nouvelle-Calédonie. Regard fouineur mais aimant, qui cherche, découvre, s’attache aux hommes et au pays. Certains se prévalent d’une approche scientifique du Territoire, d’autre plongent dans son histoire, l’approchent par la loi, par l’argent ou par la politique. Mon approche est simplement celle du cœur.

Un soir au bord de la baie

Je m’assieds sur un banc, face au large, à l’anse Vata. Les pieds dans le sable. Des vaguelettes viennent mourir sur le rivage, nerveuses, rapides, hautes d’à peine cinquante centimètres mais chargées de l’énergie du vent du Pacifique sud. Heureusement, la barrière de corail, cinq kilomètres au large, avorte la houle, casse les déferlantes, atténue les tempêtes et arrête les requins. L’air me fouette le visage, emportant des embruns. Petite pluie horizontale à peine teintée d’un léger parfum de varech, d’algues fraîches et d’air chaud. L’île sent très peu à cette époque. Juillet, c’est l’hiver dans l’hémisphère sud. Il est 19 h. La nuit est tombée depuis une heure mais on n’a pas froid.
Dans cette baie immense bordée d’une rangée de palmiers, le vent souffle toute l’année. Ici s’entraînent des champions du monde de planche à voile. La rocade bordant ce croissant de mer charrie des voitures qui déversent leur flot de noceurs, de buveurs et de vacanciers au bout de la baie, près des immeubles et des restaurants de luxe. J’en vois les lumières, après la rangée de lampadaires que cachent les palmiers. A gauche, les montagnes s’ornent d’un collier de lampions. Sans doute une route qui mène à un village en hauteur, dans le Grand Nouméa. Dessous, deux immeubles d’une vingtaine d’étages. Le prix du mètre carré sur ces terres n’a rien à envier aux tarifs parisiens. Je me demande à quel prix je vais trouver à me loger.

Dans l’eau, à portée de nage, un ponton carré danse sur les vagues, avec une petite échelle. J’ai aperçu peu de baigneurs depuis mon arrivée sur le Caillou. L’eau est froide pour les gens d’ici : 20°C. L’été, (décembre-mars), elle monte à 30°C. Un feu clignote lentement sur l’horizon : le phare Amédée. Il forme un alignement avec quelque part dans les terres, indiquant aux bateaux la passe du lagon, qui leur évite de s’éperonner sur les aiguilles de corail. Au-dessus, les étoiles brillent. Une carte du ciel de l’hémisphère sud que je n’ai jamais vue. Mais de toute façon, je n’y vois aucun changement. Je ne connais pas les étoiles.

Le carrosse de Marcel

Marcel, alias Zouzou, possède une Alfa Roméo que renierait la marque. Plus de 500.000 km. Une figure de film. Les portes ne s’ouvrent pas, elles s’arrachent en grinçant. A l’intérieur, un désordre sans nom. On s’assoit en débarrassant le siège d’objets divers. Même opération pour poser les pieds sur le plancher. Le volant n’est plus fixé, il pend avec le tableau de bord, et dans les creux il rebondit sur les genoux de Marcel. Je suis presque sûr qu’on peut aussi le bouger latéralement. Il n’y a plus de phares, bien sûr. La carrosserie est méticuleusement accidentée aux quatre coins, ce qui donne à ce modèle une allure de prototype ou d’objet de science dans l’étude de l’oxydation. Les vitres, curieusement intactes, seraient superflues tant la rouille a ouvert de fenêtres dans la carrosserie. Et pourtant, le moteur démarre au premier tour de clé. Ca m’étonne toujours. Il ronronne.

A chaque fois que Zouzou m’emmène dans son carrosse, j’y monte avec un sourire impossible à dissimuler. Ca n’est pas indélicat, tout le monde plaisante sur sa voiture. Je doute qu’il s’en émeuve. Un jour, entre deux expéditions avec Zouzou, il passe chez un garagiste. Lequel affiche, dès l’arrivée du carrosse, un air mi-comique, mi-affligé. Tous les ouvriers lèvent les yeux de leurs moteurs pour examiner ce véhicule luttant avec la mort. Les commentaires fusent, iconoclastes :
«Eh Zouzou, tu crois pas qu’on va se faire ch… à réparer ton tas !»
«T’es pas fou de rouler avec ce dingue, petit ?»
«Moi je refuse de prendre la responsabilité d’une réparation sur ça : si t’as un accident et qu’on dit que ça sort de chez moi, hein ?»
«Y’a que les pneus à récupérer !»
Le mois suivant, je croiserai Zouzou toujours dans la même voiture. On lui a refixé le volant, rafistolé le tableau de bord et ajouté une plaque de tôle sous le capot. Soit un trou de moins dans la carrosserie. Calédoniens, rois de la bricole.

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Autre journal de bord en Nouvelle-Calédonie :

Les narines grandes ouvertes – papier d’odeurs en Nouvelle Calédonie- rédiger l’odorat

Le 4 décembre 2009 par Martin | Catégorie : ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, sensible | 1 Commentaire

1 Commentaire


le 10/01/2010 à 22:02 

Tout y est, description, information et en plus la pointe d’humour qu’il fallait. Bravo pour ce petit bout de texte tellement vrai !


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