
« Il fait nuit noire. Je rentre d’un week-end à Nouméa, dans mon 4×4 brinquebalant sur le coaltar (bitume). Je cogite. Le temps s’annonce long, presque quatre heures de route. J’arriverai vers minuit avec, pour seul paysage, le défilement des panneaux phosphorescents et la ligne blanche. J’invente un jeu : analyser les odeurs. Mon vieux pick-up bâché se prête à ce genre d’exercice. Un carnet coincé sous la cuisse, je note les parfums qui m’atteignent, d’une écriture malhabile, torturée par les sursauts du véhicule, incontrôlée par mon regard qui fouille l’horizon dans la nuit. Je ne découvrirai le résultat qu’à l’arrivée. Un graphisme contrarié de parkinsonien ivre.
A la sortie d’un bled assoupi, j’entre dans la campagne bercée d’un parfum d’herbe fraîche, délicatement rehaussé par l’humidité du soir. La chlorophylle s’est habillée pour sortir. Le nuage vert s’éloigne et disparaît derrière moi. L’herbe a durci bientôt, parfum jaune qui devient paille et s’efface aussitôt. J’entre en zone boueuse. La terre flasque me colle aux narines, odeur prégnante, inévitable comme un bord d’étang qui vous possède dans son atmosphère humide. Je sens la vase d’une mare d’eau croupie certainement bordée d’herbes longues, de roseaux et de bambous. La mare se vide, la boue tombe, cédant la place aux fragrances acides d’un poulailler silencieux. La volaille s’éveillera bientôt, peut-être enfermée dans un enclos, peut-être libre sur les sentiers d’une tribu. Le poulailler s’envole, je me concentre sur la petite flaque de lumière que jettent mes phares au loin, guettant le moindre écho blanc des yeux d’un animal, bétail ou cheval. Ça ne sent plus, sauf les relents des gaz d’échappement et l’huile du moteur. L’ouïe anesthésiée par le ronflement des quatre cylindres, je m’efforce de rester attentif, bras gauche tendu, prêt à donner un coup de volant si je détecte une présence animale dans le halo des phares.
Je trouve une autre position pour écrire : carnet devant, l’œil posé sur la route, je distingue en zone floue ma main qui griffonne sur ce rectangle clair.
J’entre en terre de moisson. Le foin s’étale dans l’air, et se mêle au caractère du bois séché. Un délice de savane que vient brutalement pourrir une tache de lisier. Forcément, elle me suit longtemps dans la campagne, obsédante odeur, fixée comme une sangsue aux narines. Elle se signifie à la plus légère inspiration, s’accroche le long de la route et même infime, même lointaine, tarde à se faire oublier. Des fougères viennent balayer mon paysage olfactif. Une ambiance de sous-bois que teinte un arrière-goût d’eucalyptus. Je m’imagine sous les branches verdoyantes d’une forêt primaire quand un banc d’air chaud traverse la route et désertifie mon paysage. La roche vole dans l’air, se change en sable d’une plage écrasée par le soleil au zénith. Le souvenir du jour vient teinter ma nuit. La roche et le sable passent derrière, c’est peut-être une mine.
L’air fraîchit de nouveau, le foin verdit, un panneau me salue : « Prochain village La Foa 15 km ». Un creek (ruisseau) sillonne dans le noir. J’en devine les eaux croupies et les galets nus, secs comme la pierre chauffée à midi, les berges qui serpentent et piègent les mouvements d’air. Je passe soudain sous le manteau fermenté d’un ensilage agricole, le vent agite la bâche de ce foin qui pourrit lentement. La bâche se repose, une fumée de bois vient masquer le tableau. Les flammes lèchent la bûche, carbonisent les branches et m’apportent les particules de cendre en brefs cadeaux. Mais l’habitat du cochon vient s’étaler sous mon nez. Pourquoi faut-il que le porc pue ? Ca n’est plus drôle, je repose mon carnet. J’arriverai bientôt. »
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Autre journal de bord en Nouvelle-Calédonie :
Dommage que vous étiez dans un 4×4, et non pas à pieds, vous promenant par exemple à l’Ile des Pins, entre les odeurs de sous bois et odeurs de plage…
Mais aussi, pour être moins romantique, le long de la baie Sainte Marie, où des odeurs d’algues pourrissantes vous assaillent par temps très chaud…
Ah, les odeurs en Nouvelle-Calédonie, c’est assez spécial parfois.
Il me revient aussi des odeurs du Var, odeurs provençales qui sont aussi très caractéristiques.
Enfin bref, ce petit texte fait aussitôt se remémorer une foule d’odeurs et rien de mieux que des odeurs pour faire remonter les souvenirs…
Merci pommeliane, mais de Nouméa à Koné, 300km, ça fait une trotte…
Je ne l’avais pas écrit à l’époque (ce texte date de 1998), mais les odeurs marines sont pourtant moins marquées en Nouvelle-Calédonie qu’en Atlantique. Je suis habitué à la côte vendéenne, ma région natale, qui vous assaille de fragrances fortes d’iode, de varech, de forêts de pins.
C’est différent de la Provence, là encore.
Quant à l’Ile des Pins, j’y ai passé des moments forts, mais les odeurs m’ont moins marqué que la splendeur des paysages, et notamment sa piscine naturelle…
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