Par Martin BOHN

Texte du 08/07/2007 mis à jour le 12/12/2012
Ce texte illustre la fiche pédagogique :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.
Stages liés : Blocage de l’écrivain, angoisse de la page blanche : Racontez votre juge intérieur et Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage

Récit à coeur ouvert – émotion pure vécue au Kosovo – un protecteur des animaux l’a lu et « aussitôt faxé à Brigitte BARDOT » : elle dénonce la chasse aux chiens dans les rues de Pristina.

 

KOSOVO, Pristina - Le froid me réveille aux premières lueurs de l’aube : un des duvets est tombé du lit. Dehors, les flaques ont gelé. Je m’habille chaudement, écharpe, bonnet, gants, et pars me balader sur la colline qui surplombe Pristina, pour voir le soleil se lever. J’en repartirai cet après-midi, fin de mission. Une matinée pour flâner. Mon souffle dégage des nuages de vapeur qui s’envolent dans le ciel bleu. La lumière orangée du levant vient dorer le moindre détritus.
Après la découverte du quartier rupin sur cette jolie colline en surplomb de la ville, je cherche un promontoire pour photographier le paysage urbain. Je veux saisir l’agglomération de 600 000 habitants avec, en décor de fond, les monstrueux réacteurs de la centrale thermique. Ils crachent en continu dans l’atmosphère leurs panaches de fumée polluée. J’entre dans une grande maison en chantier, arrive sur la dalle à l’étage. En vain : aucune vue depuis la terrasse.

En redescendant avec prudence le squelette de béton de l’escalier central, entre gravats et barres d’acier pointant vers le ciel, j’aperçois un gros chien au long poil blond. Il fouille les poubelles crevées sur la dalle de ciment du rez-de-chaussée. Nos regards se croisent. Belle bête massive, sans collier, avec, malgré sa lignée bâtarde, quelque chose de noble et puissant.

Il se prosterne à mes pieds

Il me fixe, puis approche en escaladant les tas de gravats, observant avec prudence le sol dangereux pour poser ses pattes. Il est à quelques mètres, ralentit, baisse la tête et la queue, se prosterne à mes pieds…

Je m’accroupis et tends la main. Il respire mon odeur et colle sa tête contre ma jambe, tendrement. Alors, mon cœur déborde de tendresse. Cette douceur soumise m’évoque l’irrésistible délicatesse féminine. Je le caresse, plongeant mes doigts dans ce pelage épais et doux, sale, magnifique. Il pose ses pattes d’ours sur mes chaussures, me regarde avec une tendresse captive, se laisse gratouiller comme une amoureuse conquise et ferme les yeux. Je lui parle doucement, mots d’amour spontanés que lui seul aura droit de répéter. Combien de temps dure ce câlin ? Des minutes-siècles. Moi accroupi, lui assis, sa grosse tête sur ma jambe, amis que la vie a formés comme deux vagabonds de l’amour unis dans un monde en guerre.

Ici, on tue les chiens errants : 170 abattus par la Fédération de chasseurs kosovars lors d’une battue avant noël, à la demande de la MINUK, la mission des Nations Unies qui gère le Kosovo. On raconte ici que des bandes de chiens errants attaquent les passants. Enfin, c’est ce que publient les médias locaux, qui vérifient modérément les affirmations.

Combien de coups de pied, de pierres jetées sur mon bel ami canin ? Je comprends en le caressant qu’il donnerait sa vie pour me protéger si on m’agressait, en héros anonyme. C’est évident. Pendant ce câlin gigantesque, mon cœur s’emplit d’une vague d’amour à l’échelle des Balkans. Merci frère chien. En voilà un qui comprend mieux que la majorité des humains ce que je porte en moi. Sa queue touffue bat de bonheur.

Encore un câlin !

Je me redresse pour m’éloigner. Immédiatement, il saute contre ma jambe droite et enserre mon mollet de ses deux grosses pattes avant. J’essaie de bouger, il me bloque sans un bruit. Je veux le raisonner, je dois y aller. Je gratouille sa tête et tente de l’écarter. Je force un peu : il s’affole, bondit en m’encerclant, tourne la gueule entrouverte, avec de jolis crocs, saute sur mes jambes. Impressionnant. Plus de 40kg de muscles, presque aussi gros qu’un berger allemand. Pendant quelques secondes, je suis inquiet, désorienté. Puis je comprends son message : « Ne pars pas ! Encore un câlin, j’en ai tant besoin. » Je m’accroupis alors, et c’est extraordinaire. Il s’allonge à mes pieds, sur le dos, la tête sur mes chaussures, m’offrant son ventre, pattes écartées. Surprise : six grosses tétines jaillissent des poils ! Cette femelle sans collier a une descendance quelque part. Abattue peut-être. J’offre alors à cette chienne le plus beau câlin, main gauche sous sa tête, main droite sur son cœur. Elle ferme les yeux, et je lui envoie mon amour par les mains. Elle entrouvre les paupières, abandonnée, respirant mes doigts par instants, me léchant. Je la laisse faire, j’accepte son cadeau. Je me laverai les mains plus tard. Ce câlin dure hors du temps. Elle s’abandonne les yeux clos, puis m’observe en entrouvrant l’œil. Elle gémit un peu, tendrement, comme un râle du sommeil…

Mosquée de Pristina ©Martin BOHN

Kosovo, mosquée ©Martin BOHN

Forcément une attaque

Il est l’heure. Je me redresse très doucement, elle est si heureuse, bondit de joie autour de moi. Je l’attrape en jouant, elle jette ses pattes terreuses partout sur mon jean et mon blouson, ça me fait rire. Je suis tout marqué et si heureux. On sort en zigzag du chantier, elle comme un ressort. Nous arrivons sur le trottoir. Deux jeunes hommes kosovars observent la scène, pétrifiés : Un Occidental avec ce gros chien errant qui bondit sur lui, c’est forcément une attaque sauvage. Dans ce pays pauvre, un chien ne peut être qu’errant, personne n’a d’animal domestique, sauf les richissimes. Les garçons finissent par voir que je joue, et restent stupéfaits.

J’avance lentement sur le trottoir, je dis au revoir à cette chienne des rues gelées de Pristina, lui gratouillant la tête, le torse, et la secouant gentiment en riant. Soudain, elle montre qu’elle a compris, s’éloigne fouiller dans les poubelles, me rendant ma liberté, sans un regard. Même là, elle s’offre, pleine d’amour, d’abnégation. J’ai les larmes aux yeux et passe en souriant devant les deux indigènes stupéfaits. Il répondent timidement à mon « hello ».

Aujourd’hui, la vie est une chienne, amoureuse.

Le 12 décembre 2012 par marieM | Catégorie : 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | Aucun commentaire


admin
le 24/05/2007 à 02:38 

Un jour, j’ai reçu par mail ce commentaire sur le texte La vie est une chienne :

« A la recherche d’informations sur les chiens de Pristina je tombe sur ce très beau texte… Aussitôt faxé à Brigitte BARDOT qui prépare justement une intervention auprès du maire de la ville (d’où ma recherche d’infos) pour dénoncer la chasse aux chiens dans les rues de Pristina.
Voici en pièce jointe la lettre de BB adressée au maire Pristina. Il y a eu une mobilisation ce week-end sur place pour condamner la chasse prévue cette semaine.

Notre volonté n’était pas de diffuser votre texte (très beau je confirme) mais plutôt le prendre comme un témoignage car nous avons été alertés par des habitants sans connaître pour autant la situation réelle à Pristina. Donc ce témoignage nous a confirmé qu’il n’était pas inutile d’intervenir.
Si vous voulez une copie de cette lettre (datée du 13 avril 2007) vous pouvez m’envoyer un message sur l’adresse de —- @fondationbrigittebardot.fr »

Fanny
le 07/06/2007 à 17:02 

Dommage que j’te connaissais pas au moment où j’ai écrit mes dissert de philo et mes commentaires de textes en lettres, tu m’aurais aidée !
Ca t’intéresserait pas d’écrire des romans ??? Tu es si agréable à lire, ce texte surtout (la vie est une chienne) parce que j’avais le décor et la
scène en face des yeux.

Idem pour les autres textes, j’aime bcp les tournures de tes phrases et le vocabulaire riche mais simple.
Et puis au moins c’est pas du chinois quand on te lit
j’ai lu tellement d’article auxquels je n’ai rien compris.

le 12/06/2007 à 12:44 

Chouette aventure, beau moment de complicité, et pauvres cabots…
ça m’a fait repenser à un vieux texte que j’ai écrit il y a deux ans sur l’histoire d’un triste chien.

Bonne journée


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