Question d’angle : Quel est mon plaisir de peindre à l’aquarelle ?

Il me fallait abandonner l’esprit perfectionniste. J’ai choisi l’aquarelle. Art de vivre.

Aquarelle, extrait de carnet de voyage Martin BOHN

J’ai tracé mon esquisse au feutre noir sur le carnet. Un requin pointe noire. Le papier épais attend les pigments, encore sec. Il a soif.
L’instant de grâce se prépare, mélange de technique épousant le hasard. Magie de l’aquarelle. Technique difficile à dompter, avec ses accidents, ses mélanges, ses surprises. Je plonge le pinceau dans le gobelet d’eau. Puis les poils de martre viennent caresser le godet de pigment brun sépia. Deux tours et je les déplace sur la réserve blanche de la boîte métallique. Vérifier la teinte, trop pâle. Un peu de mélange encore. Voilà, c'est la bonne intensité. J’ajoute au sépia du bleu outremer français. La dose est bonne, ça fera la peau du squale.

Le pinceau atterrit sur le papier, glisse, dépose sa couche de teinte bleu sombre. Dans l’eau, les ombres de l’animal prennent leur volume. Il enfile sa robe d’océan au fur et à mesure que le pigment inonde et pénètre le papier. Je deviens spectateur de la magie de l’aquarelle. La teinte offre sa part de surprise. Cette palette de couleurs fines offre une gamme infinie de tons. Des vagues dans les nuances, des reflux de valeur en séchant. J’observe. Contemplation d’artiste, par ces micro-pause en cours de création. Bulle de méditation. Puis je dois réfléchir, décider, adapter.
Cette peinture d’esquisse est pourtant un art rapide, quand on l’a travaillé des années. Je cherche la maîtrise par tempérament et dois apprendre l’abandon. L’aquarelle mélange l’exactitude technique à la spontanéité du geste. Une fois le pinceau sur la feuille cartonnée, point de repentir. La correction n’existe pas. Il faut accepter quand l’eau coule trop, que le pigment bave, qu’il se mélange. Il nage librement en zone humide. Je n’avais pas prévu ça, mais je dois l’accepter. Baisser la garde. Adapter. Assouplir mon esprit pour que le dessin continue de vivre au gré des teintes. Ce n’est pas exactement ce que mon cerveau voulait, mais c’est souvent encore plus beau. J’ai chevauché l’aquarelle dès l’adolescence, comme Neptune dompterait un animal marin. Monture sauvage qui demande un long dressage pour la mettre en page. Lui transmettre sa volonté. En réalité, ma joie renouvelée à chaque page, c’est qu’elle a pris le relais de ma maîtrise. Elle m’apprend à poser les rênes. J'apprécie de me laisser conduire. Je guette le mélange des teintes sur la page, j’espère même être surpris. L’aquarelle est un requin qui m’apprend à nager en liberté.
Martin BOHN

Le 19 janvier 2018 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, littéraire | Aucun commentaire


Un cadavre gît à mes pieds. Mon article trace une vie miséreuse. Sans le savoir, je décris le mobile du meurtre.

Le corps de ce miséreux gît dans l’herbe fraîche du matin. Il vient d’être tué dans la nuit, ce 14 juin 1997. Je suis fasciné et, en même temps, recueilli devant son corps. Journaliste de 27 ans à la Voix du Nord, c’est mon second cadavre en fait divers. J’en ai vu un mémorable deux ans plus tôt, le 1er mai 1995 : Brahim Bouarram, noyé dans la Seine par un militant du Front National. 
Mais là, j’ai le corps à mes pieds. Mon cœur palpite, je suis animé par l’excitation de vivre ce moment fort. Aucun dégoût devant la mort. Une fascination, en contemplant ce visage serein. Aucun danger, c’est paisible. Avec cette atmosphère d’ailleurs, le mystère de l’au-delà plane sur les lieux. Un immense respect, tangible, enveloppe la scène.

Il y a vingt minutes, mon rédacteur en chef de Valenciennes a capté l’information sur la fréquence de la police : Meurtre à Escaupont. Je suis parti en courant vers ma voiture. Il m’a rattrapé : « Attends, jeune chien fou ! Je t’ai pas encore donné l’adresse ! » Dans cette petite commune proche de Valenciennes, il me faut trouver la rue des Vivreux, le lieu du crime est tout près. Je patrouille au ralenti. 
Des garages désaffectés, une petite voiture de police, deux agents. Je me présente. On me répond : « Vous ne touchez à rien, hein ? » L’endroit est parfait pour mourir. Des garages en ciment lépreux, vitres cassées, tôles rouillées. Les herbes folles s’inclinent en trempant mes chaussures de rosée. Dans le box numéro 8, une banquette arrière de voiture posée à même le gravier. Une couverture jetée dessus, et un drap tâché de sang.

A mes pieds, près du local dont la porte bâille, le cadavre étendu sur le dos. L’homme n’est pas vieux, mais la peau abîmée par la vie de misère. Il garde un air serein, paupières closes. Je suis fasciné par sa totale immobilité. Monsieur, si vous n’êtes plus dans ce corps, où êtes-vous maintenant ? La terre a bu la flaque de sang à l’arrière de son crâne. Le médecin légiste arrivera bientôt, accompagné d’un grand autoritaire en imperméable qui me lance de haut : « Qu’est-ce que vous faites là?
Martin BOHN, journaliste à la Voix du Nord. Et vous ?
Commissaire Lejeune. Vous ne devriez pas être là.
Je comprends, commissaire, vous faites votre travail, et moi le mien. Est-ce que vous me permettez de faire mon enquête de voisinage ? Je ne touche à rien.
Son visage se détend légèrement. J’ajoute : Allez, on ne s’est jamais vu, jamais parlé d’accord ?
OK. Mais pas de photo du corps ! Et faites vite. »
Entendu. Je prendrai une vue de loin, plan large, avec le véhicule de police. Et mon enquête de terrain continue. Surtout, j’ai le privilège de visiter le taudis de la victime, à deux mètres de son corps. Mon carnet en main, je note chaque détail. Le matelas au sol avec sa couverture sale, des gamelles, un petit réchaud sur lequel est posée la boîte de conserve. De l’autre côté de l’allée, les boxes ouverts au vent. Toits envolés, carreaux brisés, bouteilles vides. Un matelas crevé pourrit dans un coin.
Comme je suis respectueux, les flics me donnent l’identité du corps. Yves Lechevin, 35 ans. Bénéficiaire du revenu minimum d’insertion. Les voisins observent à distance, près d’un véhicule de pompier. Ils lâchent des infos. « Personne ne venait plus mettre sa voiture ici, à cause des vols. Des voleurs de voiture venaient là désosser les véhicules. Il y a régulièrement des descentes de flics. »
Les enfants le qualifient de « gentil monsieur » qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Ils lui disaient bonjour avec plaisir. Il y a quelques jours, un groupe de jeunes s’était amusé à l’ennuyer, et des adultes sont venus prendre sa défense. Raymond et sa femme confirment la gentillesse de l’homme : Nous l’avons recueilli deux ou trois fois à dîner. Peut-être que parfois, Yves buvait un peu trop. » Les voisins savent que sa mère vit dans la rue principale, qu’il a travaillé à la ferme du quartier. Et qu’un chien l’a mordu sérieusement, il y a un mois.
Tout cela, je le note dans mon article. A la rédaction, un collègue jaloux critique mon texte. « Tu as fait un papier d’ambiance, c’est creux! »

Curieusement, c’est lui qui réparera sa critique, dès le lendemain. Il m’apostrophe au petit matin, journal en main. « Martin, tu as mis le mobile du meurtre dans ton papier ! » 
Le chien l’avait gravement mordu à la cuisse. Yves Lechevin a été hospitalisé. Il a porté plainte. Le propriétaire du chien a été retrouvé. Il a du payer les frais médicaux. Quelques centaines de francs. Pauvre, il est venu se venger un soir d’ivresse. Il a roué de coups ce miséreux et l’a laissé prostré, dans son taudis. Après plusieurs bières, encore plus saoul, sa colère a gonflé. Il est revenu avec une barre de fer et lui cassé le crâne.
Mon papier d’ambiance était allé plus vite que la police. J’avais gagné un peu de confiance en moi. Mais au commissariat de Valenciennes, les policiers ne voulaient plus me parler.
Martin BOHN


Le 15 décembre 2017 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, ambiance, journalisme | Aucun commentaire

Elle tape. Rythme lent, deux gouttes irrégulières par seconde. Ou trois. L’écrasement liquide sur les lamelles métalliques des fenêtres, à la cadence d’un métronome cassé. Il pleut sur Lyon. Le souffle lointain des voitures sur la route humide donne un air marin à la ville. Avec lui, l’humidité grise entre par les fenêtres ouvertes. Il pleut à peine, mais cette fraîcheur m’aère la tête. Les gouttes accrochées à la rambarde du balcon brillent de lumière concentrée devant un immeuble gris du quartier Confluences. La lumière cachée du soleil s’étrangle dans une goutte qui attend de tomber. Le souffle puissant d’un bus balaie la chaussée mouillée. Quelques fragrances de feuilles. Au sol, tout luit sous le ciel de pluie. Mais dans la salle, les yeux brillent. Nous ouvrons les vannes à un flux d’écriture délicieuse : décrire pour séduire.
Martin BOHN

Cet exercice d’écriture en quinze minutes ouvre mon stage Décrire pour séduire.

Le 16 mai 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, littéraire | Aucun commentaire

Par Martin BOHN.
Ce texte illustre le stage :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.

Je marche en montagne, sur le sentier surplombant un ruisseau de montagne. Ce long cours d’eau s’engouffre dans les parois rocheuses, enserré par les falaises de granit qui le compriment. Elles s’écartent soudain pour former un lac vert.

Les arbres escaladent les pentes, forêt éparse. Je prends le chemin à vélo avant d’emprunter un sentier minuscule, à peine carrossable, jusqu’au point où le sentier s’enfuit dans les herbes et les feuilles en pente raide.
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Le 8 mai 2017 par Martin | Catégorie : 03 ECRITURE AFFINEE, 08 Martin BOHN, ambiance, écrire sur internet, Journal de bord, carnet de voyage, sensible | 3 Commentaires

Exercice d’écriture / 2e papier d’ambiance de la journée : ce que je ressens ici et maintenant. Vous avez 30 mn.
Mes stagiaires se sont éparpillés au bord de l’Ardèche. Après, on va manger avec nos textes sous le bras. Je joue le jeu avec eux.


Je pensais venir pour la vue sublime au bord de la rivière Ardèche. Mais c’est le son qui l’emporte.
Pourtant, les falaises sont découpées par un doigt de sculpteur divin. Il a tracé en zigzag ce petit chemin d’eau vert clair dans la roche. Les gorges portent en leur lit une eau calme, fripée par la brise de printemps. Mais aussi une route qui serpente en surplomb. Des canoës de touristes voyagent à la pagaie. Et ces oiseaux, innombrables, qui chantent, sifflent, croassent, craquètent, crient et ricanent. Le son rebondit sur l’eau, frappe la falaise, résonne dans l’arrondi de la montagne et tout revient amplifié. Amphithéâtre naturel où la symphonie forme une partition mouvante au rythme instable, sur fond de souffle routier. Comme un poumon qui inspire, se tait, reprend plus fort sur un camion, s’étire par une voiture et s’éteint. Des passereaux pépient amoureusement, tirés par un désir printanier. Le croassement d’une corneille les couvre en planant dans le ciel bleu. Une sittelle répond avec son tilitut, tilitut, tilitouit. Voiture, rapide, souffle d’une vague qui chuite en mourant sur le sable. Le sifflet élevé des martinets. D’autres passereaux avec un grésillement rapide d’huile de friture. Plaf, un poisson saute à la surface. Une famille de corbeaux freux s’appellent, vieux raclement de gorge dans les hauteurs.
Des voix glissent : dix cyclistes fluos et casqués bavardent en filant à la vitesse des voitures.
Un autre clapot de poisson ? Non, c’est le frappement de rame sur l’eau par des touristes malhabiles en canoë : la pagaie résonne contre la coque, percussion de bidon plastique.
Ici, tous les échos s’épousent dans une même chanson. Harmonie.
Martin BOHN

Le 20 avril 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | Aucun commentaire

Par Martin BOHN
Ce texte illustre le stage :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.
Stages liés :
Blocage de l’écrivain, angoisse de la page blanche : Racontez votre juge intérieur et Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage

Les grains de sable volent discrètement dans le vent du désert de Jordanie. Tout autour, le Wadi Rum s’étale sous la lumière du soleil levant. Grandes plaines de sable jaune entre les montagnes de pierre rose. Un corbeau survole la roche. Son croassement résonne longtemps dans les murailles.

Le campement s’éveille. Des bédouins préparent le thé. Ici, j’ai passé des heures à contempler les étoiles dans une nuit d’encre. Puis la lune s’est levée. Éblouissante dans un ciel pur. Sur ces vastes plaines, elle a jeté sa lumière bleutée. Sereine, sur la majesté des colosses de pierre immobiles pour l’éternité. Ces montagnes en couches minérales qui furent le fond des mers, il y a des millions d’années. Maintenant, la mer est de sable avec, pour vaisseaux, les dromadaires.

Une chauve-souris volette, une hyène hurle et son écho se perd sous les étoiles. Comme mes pas, couverts par le vent froid. Ici, tout passe. Seuls témoins aveugles, ces montagnes, sculptées par les vagues de la préhistoire, que le vent change en grains. Ici, la vie est minuscule. Mon corps, un grain de sable. Pourtant, je n’ai jamais si bien touché l’univers.

Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.

Le 29 mars 2017 par marieM | Catégorie : ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | 1 Commentaire

Ce reportage à bord d’un bateau de boat people a bouleversé ma vie, en 1997. Regards suppliants. Ma carrière de journaliste a basculé en Nouvelle-Calédonie. Mes reportages censurés, j’ai été appelé à devenir formateur.

[Note pédagogique - Ce texte est issu de l’exercice d’écriture créé pour mes stagiaires : Raconte-moi un moment fort de ta vie. Objectif : affûter l'art de décrire précisément les champs émotionnel et sensoriel. Techniquement, il est préférable de s’entraîner au départ avec un souvenir fort. Sa puissance aura marqué suffisamment les mémoires cellulaire et émotionnelle. Le récit en est facilité. Avec l’entraînement, les rédacteurs confirmés pourront rédiger des stimuli plus subtils, légers, des émotions fines. Ce jour-là, pour accompagner mon équipe de journalistes de télévision, je participe au jeu.]

Les boat-people chinois me tendent le bras pour m’aider à me hisser à bord du bateau. Je franchis le parapet de ce vieux chalutier en bois et contemple ces réfugiés. Une quarantaine d’hommes, femmes et enfants arrivés de Chine. Vêtus de misère, des regards fiers, mais épuisés. Visages maigres, sourires timides. Pleins d’espoir et de douleur discrète après trois mois de mer en furie pour arriver sur le Territoire calédonien. Une pudeur immense et digne. Ils demandent asile. Tous se sont tous levés, hommes, femmes et enfants, quand nous avons posé le pied sur le pont. Tous, sauf une. Une femme assise sous le franc-bord avant. Elle me regarde sans sourire. Regard lourd. J’ai mon appareil photo autour du cou, je n’ose pas m’approcher pour en faire le portrait. Je devine un malaise, sans comprendre. Le médecin bénévole me dira plus tard : « Après une fausse-couche en mer, elle a fait une septicémie. A quelques heures près, elle était morte. »
Le bateau est arrivé tôt ce matin dans la baie de Téoudié. Nous sommes en Nouvelle-Calédonie. Ce territoire d’outre-mer de la France de l’autre côté de la Terre. Ils le savent, ils ont visé juste, pour sauver leur peau. Une page décisive de ma vie s’écrit, ma carrière de journaliste va prendre un tournant inimaginable.
Je prends mes photos et notes de reportage.

archive de mon article à l'époque

Rassembler les maigres informations disponibles. Le capitaine parle quelques bribes d’anglais, trop peu pour raconter leur périple. Je visite la cabine, tout est démonté, détruit. Il reste la barre et des fils électriques qui pendouillent du plafond. Des jetons de jeu chinois au sol. Le bateau est vide. J’apprendrai plus tard que le moteur a été détruit, intentionnellement. Ils ne veulent pas repartir, mais rester ici. « Stay, stay here. » Ils ne connaissent pas le mot « asile politique ». En quelques minutes, je rassemble le plus d’éléments, puis les gendarmes arrivent à bord. « Vous devez descendre, Monsieur, c’est la quarantaine sanitaire comme on vous a dit.
Je sais messieurs. Vous faites votre travail. Je fais le mien. Laissez-moi encore deux minutes et on descend. »
Les militaires sont compréhensifs, humains. Il faut dire que je leur ai grillé la politesse il y a une heure :
Avec mon collègue journaliste de RFO, nous étions sur le rivage à contempler ce bateau noir au loin, dès le lever du jour. Six heures du matin, les gendarmes sont déjà là avec leur hors-bord.
« Bonjour messieurs, est-ce que vous pourriez nous mener à bord ?
- Non. Nous n’avons pas le droit. Vous ne pouvez même pas approcher à cause de la quarantaine sanitaire émise par le préfet. Il peut y avoir une maladie mortelle.
- Ah, d’accord. »
Avec mon collègue Thierry, nous avons le même profil. Deux baroudeurs que le danger attire. Je réfléchis quelques secondes, est-ce que je risque ma peau pour ce reportage ? Il y a des vies à sauver. C’est un gros coup journalistique, mais avant tout, humain. Comme pour Brahim Bouarram. Le cœur du métier.
Nous échangeons un regard. « On monte à bord ?
- Bien sûr! »

Nous allons trouver un habitant vietnamien. Il possède un hors-bord dans son garage. Enchanté de faire œuvre humanitaire, il attèle la remorque au 4×4 et met à l’eau à côté des gendarmes. « Vous restez à distance, hein ? » 
Bien sûr, bien sûr… Mais dès que le Viet met les moteurs, je lui glisse à l’oreille : « Tu passes à tribord et nous déposes rapidement à bord. »

Nous sommes donc deux, à contempler ce rafiot pourri qui a traversé trois tempêtes. Je ne le sais pas encore, mais ils étaient alors tous à genoux en train de prier, convaincus de sombrer dans l’instant. Être vivant tient pour eux du miracle. Un deuxième bateau arrivera plus tard, portant à 110 le nombre de réfugiés chinois sur le territoire.

Matignon obéit à Pékin

J’attendrai des mois leurs témoignages de tortures subies en Chine. Des mois pour que la presse parisienne s’y intéresse. Des mois pendant lesquels mon propre journal m’aura censuré, avec ce point d’orgue le 24 décembre 1997, quand j’arrive avec une page complète des récits de torture traduits en français, expliquant leur arrivée sur le Caillou. 
« Tu nous fais chier avec tes Chinois, Martin! » me dit un journaliste. Une autre me donne le coup de grâce: « Tes Chinois, on ne va pas en faire un roman. C’est Noël, on ne va pas embêter les gens avec ça. » Elle jette mon reportage à la poubelle. Mon texte est retiré du serveur informatique de la rédaction.
Pourtant, ces témoignages inédits expliquent la course contre la mort de 110 hommes, femmes et enfants réfugiés sur le sol calédonien depuis deux mois. Ils ne seront pas publiés. Trois témoignages assez doux ont été écrits la veille par un confrère obéissant. Ce sera tout. Je n’ai pas fait de scandale. En revanche, la rédaction garde jalousement les négatifs photos de mon reportage sur ces boat people, au mépris du droit d’auteur.
Je suis atterré par cette censure. Mon combat humanitaire semble s’effondrer face aux pressions de la Chine. L’Empire du milieu veut récupérer ses ressortissants. Le gouvernement Rocard a plié, et le ministre des DOM-TOM de l’époque, Jean-Jacques Queyranne, obéit à Pékin.

« Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Je réfléchis toute la nuit, seul au monde. Démissionner serait donner la victoire à mes adversaires, ceux qui veulent me faire tomber. Rester, pour quoi faire ?
Finalement, le journal écourte notre collaboration. Il faut dire que le rédacteur en chef affronte la colère du préfet après mes articles :  « Si c’est si facile que ça, il n’a qu’à prendre ma place, votre petit journaliste! » Je deviens un fusible.

Me voici rentré à Paris un jour glacial de février 1998, moral dans les chaussettes. Je m’enrhume dès ma sortie de l’aéroport. J’ai les témoignages dans le sac, quelques contacts. Je fais le tour des rédactions parisiennes, on me propose une page du Figaro ou le 20heures de TF1. Je choisis la télévision pour sa puissance de feu médiatique, un soir d’élections. 
Sujet de trois minutes avec le premier dissident chinois Wei Jingsheng et le président de Médecins du monde. Je résume les témoignages à l’antenne. Une femme enceinte violée par les policiers jusqu’à provoquer son avortement. Un adolescent les testicules écrasés. Des brimades, des poursuites d’enfants…
 Pendant que nous parlons, un avion charter chinois doit décoller de Pékin pour aller chercher les réfugiés en Nouvelle-Calédonie. Mais le contenu de notre reportage change la donne. Le charter est annulé. De toute manière, il n’aurait pas redécollé. Des copains avaient planqué à La Tontouta, près de la piste, des camions de mine et des bulldozers géants. Le plan : dès que l’avion atterrit, envahir la piste, y déverser des tombereaux de terre avec les engins gigantesques. Aucun vol n’aurait pu repartir avant un moment. Nous sommes déterminés à leur sauver la peau. Exactement ce que j’ai pensé à bord du premier bateau : « Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Les Chinois sont sauvés

Ce soir-là, notre passage au journal télévisé fait bouger Matignon. Les Chinois reçoivent une autorisation de séjour provisoire à Nouméa. Ils peuvent sortir du camp où ils étaient détenus depuis 6 mois, sans eau chaude ni fenêtre. Accueillis par la population après 6 mois d’emprisonnement honteux par la République française. Je ne suis pas là pour assister aux embrassades, mais le collectif humanitaire d’urgence monté avec tous les bénévoles (Secours catholique, Médecins du monde, notamment) me raconte la joie des libérés.

Je suis rentré à Paris, au chômage, blacklisté par mon groupe de presse. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis six mois de lutte, je m’endors avec le sourire : Les Chinois sont sauvés. Ils ne retourneront pas se faire torturer et tuer dans leur pays. Dans quelques jours, je recevrai un appel étonnant. « Bonjour Martin, vous seriez d’accord pour former des journalistes aux techniques d’écriture ? » Ma deuxième carrière commence.
Martin BOHN

Archives de presse

Le 26 mars 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 06 INFO, 08 Martin BOHN, ambiance, exercice, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, médias | Aucun commentaire

Pour l’exercice d’écriture gustative, j’ai choisi une plaquette de chocolat noir Lindt à 85% de cacao. La marque est gravée sur chaque carré brun foncé, lisse et brillant.
J’avais peur qu’il ne chauffe, mais il est à bonne température, encore frais. Il casse d’un bruit sec.
J’hume l’odeur âpre du chocolat noir. Au nez, il m’évoque les chemins de sable chauffés par le soleil d’été près d’une étable, avec une légère pointe de fourrage, adoucie par le sucre.  Le bétail piétinant dans la paille, croquant le sol de ses sabots.
Je croque. C’est net, avec une lente montée des saveurs. Un goût très sec, presque poudreux, peu de beurre, et cette lente vague amère du cacao qui tapisse la langue et meurt doucement. C’est de la dégustation de cacao presque brut.
Il faut un moment pour y revenir, il manque la dépendance du sucre. Saveurs très sobres, un équilibre très extrême des goûts qui me feraient pencher pour une proportion moindre : au lieu de 85%, descendre à 70. Trop peu de beurre, de gras, de collant sur les doigts. C’est de la poudre de cacao amalgamée et légèrement sucrée. Savoureuse certes, mais moins extatique que les truffes de noël que nous cuisinons avec Maman.
On n’est pas dans la douceur. La noblesse peut-être, mais l’extrême chaleur d’un carré mat, fin, qui m’évoque plutôt un sentier de poussière brune.
En finissant mon carré d’un grand coup, c’est plus voluptueux, plus massif et crémeux. Mais il faut le vouloir, car la langue vient ensuite râper tout ce cacao collé aux dents, sans l’arôme du beurre. Il manque. La saveur pure demande à être accompagnée. Associée. Un appel au mariage, peut-être avec un café, une brioche, une crème. Pour faire pleuvoir quelques gouttes suaves sur cette langue de terre d’Afrique.
Martin BOHN

Le 30 novembre 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 03 ECRITURE AFFINEE, 05 FORMATION, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, sensible | Aucun commentaire

Exercice : papier sensoriel et émotionnel. Réparer le manque d’humanité fréquente dans l’écriture. Racontez un moment fort à vélo.
Question d’angle : Comment ai-je vaincu la fatigue en grimpant le col de Roncevaux à vélo ?
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Je suis presque à bout de forces. En danseuse depuis une heure. Je dois pardonner.

Pour vaincre la fatigue, je vais devoir pardonner. Il y a une heure que je grimpe en danseuse. Soudain, l’évidence s’impose : Je suis tellement fatigué. Combien de temps vais-je tenir ?
Mon vélo est chargé de 15kg de matériel. Tente, duvet, nourriture… Dont 1kg de jambon que nous venons d’acheter à Bayonne. Plus une bouteille de floc de Gascogne qu’on déguste à petites lampées le soir, quand le repos devient cadeau. Mais là, j’ai le moral dans les chaussures. Concentré sur chaque coup de pédale de mon vélo demi-course. Avec cette question : vais-je atteindre le sommet ? Il me reste deux heures pour franchir le col de Roncevaux. Trente kilomètres avant l’Espagne. J’ai lâché mon ami d’enfance dès les premiers kilomètres. Nous l’ignorons encore, mais son frein arrière touche la jante en permanence. Et puis, il pèse plus que moi. Il fera une chute d’hypoglycémie, sans ressource : j’ai dans mes sacs toute la bouffe et les coupe-faim. Une moto le tirera jusqu’au col.

A mon stade de fatigue, l’expérience sportive se transforme en (Lire la suite…)

Le 13 septembre 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 08 Martin BOHN, ambiance, blocage d'écriture, Journal de bord, carnet de voyage, langage, littéraire, sensible | Aucun commentaire

Par Martin BOHN

Texte du 08/07/2007 mis à jour le 12/12/2012
Ce texte illustre la fiche pédagogique :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.
Stages liés : Blocage de l’écrivain, angoisse de la page blanche : Racontez votre juge intérieur et Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage

Récit à coeur ouvert – émotion pure vécue au Kosovo – un protecteur des animaux l’a lu et « aussitôt faxé à Brigitte BARDOT » : elle dénonce la chasse aux chiens dans les rues de Pristina.

 

KOSOVO, Pristina - Le froid me réveille aux premières lueurs de l’aube : un des duvets est tombé du lit. Dehors, les flaques ont gelé. Je m’habille chaudement, écharpe, bonnet, gants, et pars me balader sur la colline qui surplombe Pristina, pour voir le soleil se lever. J’en repartirai cet après-midi, fin de mission. Une matinée pour flâner. Mon souffle dégage des nuages de vapeur qui s’envolent dans le ciel bleu. La lumière orangée du levant vient dorer le moindre détritus.
Après la découverte du quartier rupin sur cette jolie colline en surplomb de la ville, je cherche un promontoire pour photographier le paysage urbain. Je veux saisir l’agglomération de 600 000 habitants avec, en décor de fond, les monstrueux réacteurs de la centrale thermique. Ils crachent en continu dans l’atmosphère leurs panaches de fumée polluée. J’entre dans une grande maison en chantier, arrive sur la dalle à l’étage. En vain : aucune vue depuis la terrasse.

En redescendant avec prudence le squelette de béton de l’escalier central, entre gravats et barres d’acier pointant vers le ciel, j’aperçois un gros chien au long poil blond. Il fouille les poubelles crevées sur la dalle de ciment du rez-de-chaussée. Nos regards se croisent. Belle bête massive, sans collier, avec, malgré sa lignée bâtarde, quelque chose de noble et puissant. (Lire la suite…)

Le 12 décembre 2012 par Martin | Catégorie : 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | Aucun commentaire