Qu’est-ce que j’appelle « l’aïkido verbal » ?

C’est une technique que j’aime appliquer dans le discours pour désarçonner l’adversaire, depuis que je l’ai mise au point pour certaines interviews journalistiques. Cette trouvaille rhétorique utilise vraiment un principe philosophique et technique de l’aïkido. Nul besoin d’aller se faire ratatiner le faciès sur un tatami pour comprendre la base de ce vénérable art martial transposé à l’écrit.

Cette technique sobre, simple dans son principe, et aisée dans sa mise en œuvre. Certes, je conçois fort bien que la simplicité réclame, dans notre culture mentale, des efforts de lâcher-prise, mais tout de même ! Arrêtez cette bouillie de cervelle et soyez logiques et déductifs : il s’agit d’utiliser la force de l’adversaire pour l’amener plus loin dans son prolongement. Sur ce tatamis du langage, l’aïkido verbal consiste en ceci :
Prendre une idée de l’interlocuteur (en particulier un principe qu’il se donne), et la mener à son terme. Aller plus loin que lui, dans sa direction. Extrapoler avec rigueur là où son auteur n’avait pas osé aller. Si l’idée est bancale, le raisonnement tombe de lui-même. Au plan auditif, il en résulte à peu près ça :
« Ahheuuu attends nan arrête j’ai pas voulu dire ça. Nan mais tu vas trop loin enfin si mais non mais aaaah voilà quoi ! Tu vois ce que je veux dire… »
Là, stoïque et détendu, répondez doucement : « Non ».
C’est là que votre interlocuteur agonise. Et part en défaite, en colère, en rupture de dialogue ou bien, rarement, révise son opinion.


Un exemple ? Bon mais vite alors, parce qu’il est tard et que j’ai trop relu de textes aujourd’hui, je fatigue. Tiens, un tout simple, le style café du commerce, où les idées bancales pleuvent comme la pluie sous un bœuf de Kobé (paraît qu’ils boivent de la bière. C’est incroyable comme la bière, pour moi, est diurétique).

Idée bancale de départ : « Les étrangers nous piquent le boulot, salauds d’étrangers !
- Et vous, pour les 6 milliards d’humains non français, vous êtes un étranger, n’est-ce pas ? Alors, dans cette économie sans frontière et mondialisée, vous leur piquez quel boulot ? »

Autre version : « D’accord, alors il faut interdire le travail des étrangers, que ce soit rémunéré et même bénévole parce que ça aussi ça pique le travail aux Français qui votent comme vous. Donc si vous habitez à deux mètres d’une frontière, et que votre maison brûle, l’étranger qui habite de l’autre côté de la rue, donc de la frontière, n’est pas payé pour venir éteindre votre incendie, hein, parce qu’il ne serait pas autorisé à travailler hors de chez lui n’est-ce pas ? » (Notez comme, dans le style verbal du café du commerce, la ponctuation devient défectueuse).

Plus sournois encore : on vous dit « Ah, mais ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à s’exprimer dans les bureaux de vote. On est en démocratie. Nos anciens sont morts pour ça. »
- Ah, on est en démocratie, pouvoir du peuple, par le peuple pour le peuple. Donc vous êtes citoyen, c’est-à-dire que vous votez les lois souverainement. Pouvez-vous me parler des lois que vous avez votées ou soumises au débat législatif, depuis que vous avez la chance d’exercer vos pleins pouvoirs démocratiques ? »

Grand classique : « Ca ne me gêne pas que l’Etat écoute mes conversations et surveille mon ordinateur. Je n’ai rien à cacher.
- Tiens, vous aimez citer comme Goebbels ? Est-ce que vous pensez vraiment comme lui ? Et puisque vous n’avez rien à cacher, pouvez-vous vous déshabiller là tout de suite ? » Et caetera. On n’en finirait pas, en fait, tant est fécond l’esprit humain qui somnole tout le jour durant.

Le 21 juillet 2015 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, convaincre, décryptage, formation, langage, mediatraining, prise de parole en public | Aucun commentaire

Vous allez rire, je crois.

Voici des extraits de réponses que m’ont envoyé des professionnels de l’écriture, sur Internet. Vous savez, ces personnes dont l’expertise est devrait être de maîtriser la langue française, la syntaxe, la typographie, le style, la hiérarchie de l’information et même, soyons fous, une certaine créativité littéraire. Oui, ben pas du tout mon coco, c’est la berezina, la chouma sur toi, la débandade. Jugez plutôt.

Un bon point

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Le 31 janvier 2013 par marieM | Catégorie : convaincre, écrit web, réécrire | 3 Commentaires

Texte symbolique après un stage de mediatraining. Mes stagiaires enrichissaient leurs techniques pour prendre la parole en public. Les faire travailler sur le souffle et la voix m’a donné envie de rédiger une partie de ce que j’enseigne à l’oral.

 

Le souffle en nous produit la vie. Enserré, il n’est pas. Il fuit. Air étranglé, gorge serrée, mot vidé. La parole se plaît dans l’atmosphère, qu’elle ne manque pas d’air !

Prendre son souffle précède la parole. Prendre la voix qui inspire en soi. L’expir formulé, le mot soufflé forme le verbe. Sorti du corps, sorti du cœur, il frappe d’autre corps, d’autres cœurs. Rien en nous ne naît en vain. Mais nous sommes souvent assassins de mots, d’esprit, de vie.

Quand la vie enfle en mon ventre, inspir. Si je la retiens, elle expire. Le souffle ne sait où il part. Cet inconnu peut flétrir son aile, son envol, sa route. Sans air qui le porte, oiseau échoué, le verbe disparaît. Noyé sous le flot du temps silencieux. Une vague suivante, l’émotion reparaît plus rude, plus forte. Pour la faire taire, il faudra davantage forcer l’air. Serrer la gorge, les dents, les poings et se terrer sous la crainte de vivre, de lâcher l’émotion à l’inconnu.

Alors, il faudrait me dire : « En avant ! » Marcher sans crainte dans cette énergie que rien ne retient. Le grain germé ne repart jamais en arrière. Le germe sort de terre et prend l’air, mais ne dit mot. Seul l’humain le peut. Seul l’humain forme son verbe et crée, ou laisse mourir en lui sa vie. L’oiseau chante, le chien aboie, l’humain parle. Spécifique pouvoir qu’il a retourné contre lui-même. Comme est grande l’énergie de mort que l’humain place en sa bouche ! Il l’appelle mensonge, sans aller voir plus loin cette peur incalculable, calculée par d’autres pour lui tenir la gorge.

Mais le mot se forme en profondeur. Dans les souterrains de l’âme, aux tréfonds du corps. Fécond, il germe et grandit. Quand passe un trait de lumière, de vie, il croît. Quand rôde l’ombre pestilentielle du mensonge, il se recroqueville et dépérit. Le verbe est une éponge. Il absorbe tout. Il traduit. La voix transmet. Quand je cache, elle trahit. Quand je pleure, elle tremble. Quand je chante, elle resplendit. La voix rayonne dans le rire et bâtit les bonheurs du monde. Dans un corps meurtri, la voix juste encore résiste comme un arbre fouetté par le vent marin, forte et sublime. Elle témoigne de l’âme portée par le corps. Épurée par les souffrances mais enracinée dans le monde, fidèle à la Terre qui la nourrit. Elle transmet jusqu’au bout la vie.
Martin BOHN

Le 19 juin 2012 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, convaincre, formation, langage, mediatraining, prise de parole en public, sensible | Aucun commentaire