Question d’angle : Quel est mon plaisir de peindre à l’aquarelle ?

Il me fallait abandonner l’esprit perfectionniste. J’ai choisi l’aquarelle. Art de vivre.

Aquarelle, extrait de carnet de voyage Martin BOHN

J’ai tracé mon esquisse au feutre noir sur le carnet. Un requin pointe noire. Le papier épais attend les pigments, encore sec. Il a soif.
L’instant de grâce se prépare, mélange de technique épousant le hasard. Magie de l’aquarelle. Technique difficile à dompter, avec ses accidents, ses mélanges, ses surprises. Je plonge le pinceau dans le gobelet d’eau. Puis les poils de martre viennent caresser le godet de pigment brun sépia. Deux tours et je les déplace sur la réserve blanche de la boîte métallique. Vérifier la teinte, trop pâle. Un peu de mélange encore. Voilà, c'est la bonne intensité. J’ajoute au sépia du bleu outremer français. La dose est bonne, ça fera la peau du squale.

Le pinceau atterrit sur le papier, glisse, dépose sa couche de teinte bleu sombre. Dans l’eau, les ombres de l’animal prennent leur volume. Il enfile sa robe d’océan au fur et à mesure que le pigment inonde et pénètre le papier. Je deviens spectateur de la magie de l’aquarelle. La teinte offre sa part de surprise. Cette palette de couleurs fines offre une gamme infinie de tons. Des vagues dans les nuances, des reflux de valeur en séchant. J’observe. Contemplation d’artiste, par ces micro-pause en cours de création. Bulle de méditation. Puis je dois réfléchir, décider, adapter.
Cette peinture d’esquisse est pourtant un art rapide, quand on l’a travaillé des années. Je cherche la maîtrise par tempérament et dois apprendre l’abandon. L’aquarelle mélange l’exactitude technique à la spontanéité du geste. Une fois le pinceau sur la feuille cartonnée, point de repentir. La correction n’existe pas. Il faut accepter quand l’eau coule trop, que le pigment bave, qu’il se mélange. Il nage librement en zone humide. Je n’avais pas prévu ça, mais je dois l’accepter. Baisser la garde. Adapter. Assouplir mon esprit pour que le dessin continue de vivre au gré des teintes. Ce n’est pas exactement ce que mon cerveau voulait, mais c’est souvent encore plus beau. J’ai chevauché l’aquarelle dès l’adolescence, comme Neptune dompterait un animal marin. Monture sauvage qui demande un long dressage pour la mettre en page. Lui transmettre sa volonté. En réalité, ma joie renouvelée à chaque page, c’est qu’elle a pris le relais de ma maîtrise. Elle m’apprend à poser les rênes. J'apprécie de me laisser conduire. Je guette le mélange des teintes sur la page, j’espère même être surpris. L’aquarelle est un requin qui m’apprend à nager en liberté.
Martin BOHN

Le 19 janvier 2018 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, littéraire | Aucun commentaire


Un cadavre gît à mes pieds. Mon article trace une vie miséreuse. Sans le savoir, je décris le mobile du meurtre.

Le corps de ce miséreux gît dans l’herbe fraîche du matin. Il vient d’être tué dans la nuit, ce 14 juin 1997. Je suis fasciné et, en même temps, recueilli devant son corps. Journaliste de 27 ans à la Voix du Nord, c’est mon second cadavre en fait divers. J’en ai vu un mémorable deux ans plus tôt, le 1er mai 1995 : Brahim Bouarram, noyé dans la Seine par un militant du Front National. 
Mais là, j’ai le corps à mes pieds. Mon cœur palpite, je suis animé par l’excitation de vivre ce moment fort. Aucun dégoût devant la mort. Une fascination, en contemplant ce visage serein. Aucun danger, c’est paisible. Avec cette atmosphère d’ailleurs, le mystère de l’au-delà plane sur les lieux. Un immense respect, tangible, enveloppe la scène.

Il y a vingt minutes, mon rédacteur en chef de Valenciennes a capté l’information sur la fréquence de la police : Meurtre à Escaupont. Je suis parti en courant vers ma voiture. Il m’a rattrapé : « Attends, jeune chien fou ! Je t’ai pas encore donné l’adresse ! » Dans cette petite commune proche de Valenciennes, il me faut trouver la rue des Vivreux, le lieu du crime est tout près. Je patrouille au ralenti. 
Des garages désaffectés, une petite voiture de police, deux agents. Je me présente. On me répond : « Vous ne touchez à rien, hein ? » L’endroit est parfait pour mourir. Des garages en ciment lépreux, vitres cassées, tôles rouillées. Les herbes folles s’inclinent en trempant mes chaussures de rosée. Dans le box numéro 8, une banquette arrière de voiture posée à même le gravier. Une couverture jetée dessus, et un drap tâché de sang.

A mes pieds, près du local dont la porte bâille, le cadavre étendu sur le dos. L’homme n’est pas vieux, mais la peau abîmée par la vie de misère. Il garde un air serein, paupières closes. Je suis fasciné par sa totale immobilité. Monsieur, si vous n’êtes plus dans ce corps, où êtes-vous maintenant ? La terre a bu la flaque de sang à l’arrière de son crâne. Le médecin légiste arrivera bientôt, accompagné d’un grand autoritaire en imperméable qui me lance de haut : « Qu’est-ce que vous faites là?
Martin BOHN, journaliste à la Voix du Nord. Et vous ?
Commissaire Lejeune. Vous ne devriez pas être là.
Je comprends, commissaire, vous faites votre travail, et moi le mien. Est-ce que vous me permettez de faire mon enquête de voisinage ? Je ne touche à rien.
Son visage se détend légèrement. J’ajoute : Allez, on ne s’est jamais vu, jamais parlé d’accord ?
OK. Mais pas de photo du corps ! Et faites vite. »
Entendu. Je prendrai une vue de loin, plan large, avec le véhicule de police. Et mon enquête de terrain continue. Surtout, j’ai le privilège de visiter le taudis de la victime, à deux mètres de son corps. Mon carnet en main, je note chaque détail. Le matelas au sol avec sa couverture sale, des gamelles, un petit réchaud sur lequel est posée la boîte de conserve. De l’autre côté de l’allée, les boxes ouverts au vent. Toits envolés, carreaux brisés, bouteilles vides. Un matelas crevé pourrit dans un coin.
Comme je suis respectueux, les flics me donnent l’identité du corps. Yves Lechevin, 35 ans. Bénéficiaire du revenu minimum d’insertion. Les voisins observent à distance, près d’un véhicule de pompier. Ils lâchent des infos. « Personne ne venait plus mettre sa voiture ici, à cause des vols. Des voleurs de voiture venaient là désosser les véhicules. Il y a régulièrement des descentes de flics. »
Les enfants le qualifient de « gentil monsieur » qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Ils lui disaient bonjour avec plaisir. Il y a quelques jours, un groupe de jeunes s’était amusé à l’ennuyer, et des adultes sont venus prendre sa défense. Raymond et sa femme confirment la gentillesse de l’homme : Nous l’avons recueilli deux ou trois fois à dîner. Peut-être que parfois, Yves buvait un peu trop. » Les voisins savent que sa mère vit dans la rue principale, qu’il a travaillé à la ferme du quartier. Et qu’un chien l’a mordu sérieusement, il y a un mois.
Tout cela, je le note dans mon article. A la rédaction, un collègue jaloux critique mon texte. « Tu as fait un papier d’ambiance, c’est creux! »

Curieusement, c’est lui qui réparera sa critique, dès le lendemain. Il m’apostrophe au petit matin, journal en main. « Martin, tu as mis le mobile du meurtre dans ton papier ! » 
Le chien l’avait gravement mordu à la cuisse. Yves Lechevin a été hospitalisé. Il a porté plainte. Le propriétaire du chien a été retrouvé. Il a du payer les frais médicaux. Quelques centaines de francs. Pauvre, il est venu se venger un soir d’ivresse. Il a roué de coups ce miséreux et l’a laissé prostré, dans son taudis. Après plusieurs bières, encore plus saoul, sa colère a gonflé. Il est revenu avec une barre de fer et lui cassé le crâne.
Mon papier d’ambiance était allé plus vite que la police. J’avais gagné un peu de confiance en moi. Mais au commissariat de Valenciennes, les policiers ne voulaient plus me parler.
Martin BOHN


Le 15 décembre 2017 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, ambiance, journalisme | Aucun commentaire

Elle tape. Rythme lent, deux gouttes irrégulières par seconde. Ou trois. L’écrasement liquide sur les lamelles métalliques des fenêtres, à la cadence d’un métronome cassé. Il pleut sur Lyon. Le souffle lointain des voitures sur la route humide donne un air marin à la ville. Avec lui, l’humidité grise entre par les fenêtres ouvertes. Il pleut à peine, mais cette fraîcheur m’aère la tête. Les gouttes accrochées à la rambarde du balcon brillent de lumière concentrée devant un immeuble gris du quartier Confluences. La lumière cachée du soleil s’étrangle dans une goutte qui attend de tomber. Le souffle puissant d’un bus balaie la chaussée mouillée. Quelques fragrances de feuilles. Au sol, tout luit sous le ciel de pluie. Mais dans la salle, les yeux brillent. Nous ouvrons les vannes à un flux d’écriture délicieuse : décrire pour séduire.
Martin BOHN

Cet exercice d’écriture en quinze minutes ouvre mon stage Décrire pour séduire.

Le 16 mai 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, littéraire | Aucun commentaire

Par Martin BOHN.
Ce texte illustre le stage :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.

Je marche en montagne, sur le sentier surplombant un ruisseau de montagne. Ce long cours d’eau s’engouffre dans les parois rocheuses, enserré par les falaises de granit qui le compriment. Elles s’écartent soudain pour former un lac vert.

Les arbres escaladent les pentes, forêt éparse. Je prends le chemin à vélo avant d’emprunter un sentier minuscule, à peine carrossable, jusqu’au point où le sentier s’enfuit dans les herbes et les feuilles en pente raide.
(Lire la suite…)

Le 8 mai 2017 par Martin | Catégorie : 03 ECRITURE AFFINEE, 08 Martin BOHN, ambiance, écrire sur internet, Journal de bord, carnet de voyage, sensible | 3 Commentaires

Exercice d’écriture / 2e papier d’ambiance de la journée : ce que je ressens ici et maintenant. Vous avez 30 mn.
Mes stagiaires se sont éparpillés au bord de l’Ardèche. Après, on va manger avec nos textes sous le bras. Je joue le jeu avec eux.


Je pensais venir pour la vue sublime au bord de la rivière Ardèche. Mais c’est le son qui l’emporte.
Pourtant, les falaises sont découpées par un doigt de sculpteur divin. Il a tracé en zigzag ce petit chemin d’eau vert clair dans la roche. Les gorges portent en leur lit une eau calme, fripée par la brise de printemps. Mais aussi une route qui serpente en surplomb. Des canoës de touristes voyagent à la pagaie. Et ces oiseaux, innombrables, qui chantent, sifflent, croassent, craquètent, crient et ricanent. Le son rebondit sur l’eau, frappe la falaise, résonne dans l’arrondi de la montagne et tout revient amplifié. Amphithéâtre naturel où la symphonie forme une partition mouvante au rythme instable, sur fond de souffle routier. Comme un poumon qui inspire, se tait, reprend plus fort sur un camion, s’étire par une voiture et s’éteint. Des passereaux pépient amoureusement, tirés par un désir printanier. Le croassement d’une corneille les couvre en planant dans le ciel bleu. Une sittelle répond avec son tilitut, tilitut, tilitouit. Voiture, rapide, souffle d’une vague qui chuite en mourant sur le sable. Le sifflet élevé des martinets. D’autres passereaux avec un grésillement rapide d’huile de friture. Plaf, un poisson saute à la surface. Une famille de corbeaux freux s’appellent, vieux raclement de gorge dans les hauteurs.
Des voix glissent : dix cyclistes fluos et casqués bavardent en filant à la vitesse des voitures.
Un autre clapot de poisson ? Non, c’est le frappement de rame sur l’eau par des touristes malhabiles en canoë : la pagaie résonne contre la coque, percussion de bidon plastique.
Ici, tous les échos s’épousent dans une même chanson. Harmonie.
Martin BOHN

Le 20 avril 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 08 Martin BOHN, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | Aucun commentaire

Par Martin BOHN
Ce texte illustre le stage :
Apprendre à écrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.
Stages liés :
Blocage de l’écrivain, angoisse de la page blanche : Racontez votre juge intérieur et Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage

Les grains de sable volent discrètement dans le vent du désert de Jordanie. Tout autour, le Wadi Rum s’étale sous la lumière du soleil levant. Grandes plaines de sable jaune entre les montagnes de pierre rose. Un corbeau survole la roche. Son croassement résonne longtemps dans les murailles.

Le campement s’éveille. Des bédouins préparent le thé. Ici, j’ai passé des heures à contempler les étoiles dans une nuit d’encre. Puis la lune s’est levée. Éblouissante dans un ciel pur. Sur ces vastes plaines, elle a jeté sa lumière bleutée. Sereine, sur la majesté des colosses de pierre immobiles pour l’éternité. Ces montagnes en couches minérales qui furent le fond des mers, il y a des millions d’années. Maintenant, la mer est de sable avec, pour vaisseaux, les dromadaires.

Une chauve-souris volette, une hyène hurle et son écho se perd sous les étoiles. Comme mes pas, couverts par le vent froid. Ici, tout passe. Seuls témoins aveugles, ces montagnes, sculptées par les vagues de la préhistoire, que le vent change en grains. Ici, la vie est minuscule. Mon corps, un grain de sable. Pourtant, je n’ai jamais si bien touché l’univers.

Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage.

Le 29 mars 2017 par marieM | Catégorie : ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, sensible | 1 Commentaire

Ce reportage à bord d’un bateau de boat people a bouleversé ma vie, en 1997. Regards suppliants. Ma carrière de journaliste a basculé en Nouvelle-Calédonie. Mes reportages censurés, j’ai été appelé à devenir formateur.

[Note pédagogique - Ce texte est issu de l’exercice d’écriture créé pour mes stagiaires : Raconte-moi un moment fort de ta vie. Objectif : affûter l'art de décrire précisément les champs émotionnel et sensoriel. Techniquement, il est préférable de s’entraîner au départ avec un souvenir fort. Sa puissance aura marqué suffisamment les mémoires cellulaire et émotionnelle. Le récit en est facilité. Avec l’entraînement, les rédacteurs confirmés pourront rédiger des stimuli plus subtils, légers, des émotions fines. Ce jour-là, pour accompagner mon équipe de journalistes de télévision, je participe au jeu.]

Les boat-people chinois me tendent le bras pour m’aider à me hisser à bord du bateau. Je franchis le parapet de ce vieux chalutier en bois et contemple ces réfugiés. Une quarantaine d’hommes, femmes et enfants arrivés de Chine. Vêtus de misère, des regards fiers, mais épuisés. Visages maigres, sourires timides. Pleins d’espoir et de douleur discrète après trois mois de mer en furie pour arriver sur le Territoire calédonien. Une pudeur immense et digne. Ils demandent asile. Tous se sont tous levés, hommes, femmes et enfants, quand nous avons posé le pied sur le pont. Tous, sauf une. Une femme assise sous le franc-bord avant. Elle me regarde sans sourire. Regard lourd. J’ai mon appareil photo autour du cou, je n’ose pas m’approcher pour en faire le portrait. Je devine un malaise, sans comprendre. Le médecin bénévole me dira plus tard : « Après une fausse-couche en mer, elle a fait une septicémie. A quelques heures près, elle était morte. »
Le bateau est arrivé tôt ce matin dans la baie de Téoudié. Nous sommes en Nouvelle-Calédonie. Ce territoire d’outre-mer de la France de l’autre côté de la Terre. Ils le savent, ils ont visé juste, pour sauver leur peau. Une page décisive de ma vie s’écrit, ma carrière de journaliste va prendre un tournant inimaginable.
Je prends mes photos et notes de reportage.

archive de mon article à l'époque

Rassembler les maigres informations disponibles. Le capitaine parle quelques bribes d’anglais, trop peu pour raconter leur périple. Je visite la cabine, tout est démonté, détruit. Il reste la barre et des fils électriques qui pendouillent du plafond. Des jetons de jeu chinois au sol. Le bateau est vide. J’apprendrai plus tard que le moteur a été détruit, intentionnellement. Ils ne veulent pas repartir, mais rester ici. « Stay, stay here. » Ils ne connaissent pas le mot « asile politique ». En quelques minutes, je rassemble le plus d’éléments, puis les gendarmes arrivent à bord. « Vous devez descendre, Monsieur, c’est la quarantaine sanitaire comme on vous a dit.
Je sais messieurs. Vous faites votre travail. Je fais le mien. Laissez-moi encore deux minutes et on descend. »
Les militaires sont compréhensifs, humains. Il faut dire que je leur ai grillé la politesse il y a une heure :
Avec mon collègue journaliste de RFO, nous étions sur le rivage à contempler ce bateau noir au loin, dès le lever du jour. Six heures du matin, les gendarmes sont déjà là avec leur hors-bord.
« Bonjour messieurs, est-ce que vous pourriez nous mener à bord ?
- Non. Nous n’avons pas le droit. Vous ne pouvez même pas approcher à cause de la quarantaine sanitaire émise par le préfet. Il peut y avoir une maladie mortelle.
- Ah, d’accord. »
Avec mon collègue Thierry, nous avons le même profil. Deux baroudeurs que le danger attire. Je réfléchis quelques secondes, est-ce que je risque ma peau pour ce reportage ? Il y a des vies à sauver. C’est un gros coup journalistique, mais avant tout, humain. Comme pour Brahim Bouarram. Le cœur du métier.
Nous échangeons un regard. « On monte à bord ?
- Bien sûr! »

Nous allons trouver un habitant vietnamien. Il possède un hors-bord dans son garage. Enchanté de faire œuvre humanitaire, il attèle la remorque au 4×4 et met à l’eau à côté des gendarmes. « Vous restez à distance, hein ? » 
Bien sûr, bien sûr… Mais dès que le Viet met les moteurs, je lui glisse à l’oreille : « Tu passes à tribord et nous déposes rapidement à bord. »

Nous sommes donc deux, à contempler ce rafiot pourri qui a traversé trois tempêtes. Je ne le sais pas encore, mais ils étaient alors tous à genoux en train de prier, convaincus de sombrer dans l’instant. Être vivant tient pour eux du miracle. Un deuxième bateau arrivera plus tard, portant à 110 le nombre de réfugiés chinois sur le territoire.

Matignon obéit à Pékin

J’attendrai des mois leurs témoignages de tortures subies en Chine. Des mois pour que la presse parisienne s’y intéresse. Des mois pendant lesquels mon propre journal m’aura censuré, avec ce point d’orgue le 24 décembre 1997, quand j’arrive avec une page complète des récits de torture traduits en français, expliquant leur arrivée sur le Caillou. 
« Tu nous fais chier avec tes Chinois, Martin! » me dit un journaliste. Une autre me donne le coup de grâce: « Tes Chinois, on ne va pas en faire un roman. C’est Noël, on ne va pas embêter les gens avec ça. » Elle jette mon reportage à la poubelle. Mon texte est retiré du serveur informatique de la rédaction.
Pourtant, ces témoignages inédits expliquent la course contre la mort de 110 hommes, femmes et enfants réfugiés sur le sol calédonien depuis deux mois. Ils ne seront pas publiés. Trois témoignages assez doux ont été écrits la veille par un confrère obéissant. Ce sera tout. Je n’ai pas fait de scandale. En revanche, la rédaction garde jalousement les négatifs photos de mon reportage sur ces boat people, au mépris du droit d’auteur.
Je suis atterré par cette censure. Mon combat humanitaire semble s’effondrer face aux pressions de la Chine. L’Empire du milieu veut récupérer ses ressortissants. Le gouvernement Rocard a plié, et le ministre des DOM-TOM de l’époque, Jean-Jacques Queyranne, obéit à Pékin.

« Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Je réfléchis toute la nuit, seul au monde. Démissionner serait donner la victoire à mes adversaires, ceux qui veulent me faire tomber. Rester, pour quoi faire ?
Finalement, le journal écourte notre collaboration. Il faut dire que le rédacteur en chef affronte la colère du préfet après mes articles :  « Si c’est si facile que ça, il n’a qu’à prendre ma place, votre petit journaliste! » Je deviens un fusible.

Me voici rentré à Paris un jour glacial de février 1998, moral dans les chaussettes. Je m’enrhume dès ma sortie de l’aéroport. J’ai les témoignages dans le sac, quelques contacts. Je fais le tour des rédactions parisiennes, on me propose une page du Figaro ou le 20heures de TF1. Je choisis la télévision pour sa puissance de feu médiatique, un soir d’élections. 
Sujet de trois minutes avec le premier dissident chinois Wei Jingsheng et le président de Médecins du monde. Je résume les témoignages à l’antenne. Une femme enceinte violée par les policiers jusqu’à provoquer son avortement. Un adolescent les testicules écrasés. Des brimades, des poursuites d’enfants…
 Pendant que nous parlons, un avion charter chinois doit décoller de Pékin pour aller chercher les réfugiés en Nouvelle-Calédonie. Mais le contenu de notre reportage change la donne. Le charter est annulé. De toute manière, il n’aurait pas redécollé. Des copains avaient planqué à La Tontouta, près de la piste, des camions de mine et des bulldozers géants. Le plan : dès que l’avion atterrit, envahir la piste, y déverser des tombereaux de terre avec les engins gigantesques. Aucun vol n’aurait pu repartir avant un moment. Nous sommes déterminés à leur sauver la peau. Exactement ce que j’ai pensé à bord du premier bateau : « Moi vivant, jamais on ne les laissera tomber. »

Les Chinois sont sauvés

Ce soir-là, notre passage au journal télévisé fait bouger Matignon. Les Chinois reçoivent une autorisation de séjour provisoire à Nouméa. Ils peuvent sortir du camp où ils étaient détenus depuis 6 mois, sans eau chaude ni fenêtre. Accueillis par la population après 6 mois d’emprisonnement honteux par la République française. Je ne suis pas là pour assister aux embrassades, mais le collectif humanitaire d’urgence monté avec tous les bénévoles (Secours catholique, Médecins du monde, notamment) me raconte la joie des libérés.

Je suis rentré à Paris, au chômage, blacklisté par mon groupe de presse. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis six mois de lutte, je m’endors avec le sourire : Les Chinois sont sauvés. Ils ne retourneront pas se faire torturer et tuer dans leur pays. Dans quelques jours, je recevrai un appel étonnant. « Bonjour Martin, vous seriez d’accord pour former des journalistes aux techniques d’écriture ? » Ma deuxième carrière commence.
Martin BOHN

Archives de presse

Le 26 mars 2017 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 06 INFO, 08 Martin BOHN, ambiance, exercice, Journal de bord, carnet de voyage, journalisme, médias | Aucun commentaire

En quoi consistent les techniques d’écriture ? Texte rédigé pour créer la fiche wikipédia en 2007. Depuis lors, la fiche wiki a été largement modifiée par les usagers, sans la rigueur initiale.
Page mise à jour le 6 janvier 2017.

Les techniques d’écriture, inspirées des cours de journalisme, rapprochent un texte de son objectif : informer, distraire, vendre, partager, etc. Variées et inconscientes pour nombre de rédacteurs, elles évoluent par l’usage et l’expérience des métiers de communication : Écrivain, journaliste, communicant, publicitaire, porte-parole…
Ces techniques professionnelles intéressent ainsi toutes les catégories littéraires, dans la mesure où l’auteur recherche une efficacité.
Elles peuvent être rangées en quatre catégories.

1- Le journalisme a codé les techniques modernes

Par nature, les règles d’écriture journalistique visent à informer. L’objectif déontologique de ce genre demeure donc l’idéal de vérité. Ce qui ordonne les règles suivantes :
- lisibilité,
- rigueur d’écriture (le mot juste, nettoyage du style, syntaxe logique, concordance des temps, précision allégorique…),
- fiabilité du récit,
- hiérarchie de l’information (l’essentiel d’abord, l’accessoire s’il reste de la place. Car trop d’information tue l’information).

Une des premières règles d’écriture journalistique consiste à concentrer l’information en un message essentiel. Il tient en une phrase informative qui répond aux “5W” anglo-saxon (who, what, where, when, how, why) soit les six questions : qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi (QQOQCP). Ceux qui s’ingénient à ajouter « combien » n’ont pas compris qu’il est naturellement intégré dans le quoi ou le comment. Cette pédagogie est aussi simple en théorie qu’exigeante et rigoureuse à l’échelon professionnel.

Les contraintes de l’écriture journalistique : Par manque de place dans la page, l’information prioritaire est diffusée. Ce choix implique un tri et un renoncement à diffuser les éléments accessoires. Il obéit aux règles de hiérarchie de l’information, parmi lesquelles le paramètre d’intérêt pour le lecteur (loi du mort/kilomètre ou de proximité) et partant, le chiffre des ventes. Enfin, la mise en forme de cette écriture vise à offrir une lecture rapide et agréable.

2- L’origine des techniques dans la littérature

De son côté, la littérature utilise, depuis la naissance du langage écrit, ses techniques narratives dans le profane ou le sacré :
- beauté du style,
- instrumentation du suspense,
- imagination et fantaisie des personnages et situations,
- utilisation de registre lexicaux cohérents, variés, contrastés,
- codage de l’expression selon le degré d’initiation, etc.

L’objectif avéré étant de capter l’attention du lecteur par le plaisir de lire : beauté de la langue, scénario captivant, profondeur des émotions, puissance des idéologie ou croyances, etc.

L’explosion du marché littéraire témoigne de la floraison des intérêts pour le genre, et de l’espace offert à tous les auteurs qui souhaitent inventer ou expérimenter de nouveaux procédés d’écriture. En ce sens, la bande dessinée rappelle l’origine de l’écriture, et procède d’une manière qui rappelle immanquablement les scribes d’Égypte et les lithogravures préhistoriques.

3- Le savoir-faire des diffuseurs traditionnels

Si leurs compétences sortent des strictes techniques rédactionnelles, les professionnels de la publication (éditeurs de livres et journaux, publicitaires), ont laissé une marque de leur savoir-faire dans l’écriture, notamment par l’adoption de règles typographiques, mais aussi par leur habileté à présenter le texte selon une mise en page et un graphisme valorisant. Ce savoir utilise des outils de mise en page affinée comme les logiciels Indesign et Xpress.

4- Les innovations de la diffusion internet

Internet a permis l’explosion de la production écrite sous la forme de blogs propices à une écriture personnelle. Les journaux intimes sur internet emploient parfois la technique du papier d’ambiance ou du journal de bord. Ils ont vu naître des techniques propres influencées par les procédures informatiques, mais aussi par le mode de lecture sur écran. L’analyse des comportements de lecture sur la Toile tient compte de la fatigue plus grande qu’avec un livre (nerf optique, rayonnement électromagnétique, bruit, position assise), ou d’infidélité de l’internaute. Il trouve son plaisir et son intérêt à surfer d’un site à l’autre, dans une vaste concurrence des genres. Mais gagne aussi l’avantage interactif d’échanger avec l’auteur.
Martin BOHN

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Le 7 janvier 2017 par Martin | Catégorie : 01 BASES D'ECRITURE, 04 FICHE PEDAGOGIQUE, langage | 4 Commentaires

Pour l’exercice d’écriture gustative, j’ai choisi une plaquette de chocolat noir Lindt à 85% de cacao. La marque est gravée sur chaque carré brun foncé, lisse et brillant.
J’avais peur qu’il ne chauffe, mais il est à bonne température, encore frais. Il casse d’un bruit sec.
J’hume l’odeur âpre du chocolat noir. Au nez, il m’évoque les chemins de sable chauffés par le soleil d’été près d’une étable, avec une légère pointe de fourrage, adoucie par le sucre.  Le bétail piétinant dans la paille, croquant le sol de ses sabots.
Je croque. C’est net, avec une lente montée des saveurs. Un goût très sec, presque poudreux, peu de beurre, et cette lente vague amère du cacao qui tapisse la langue et meurt doucement. C’est de la dégustation de cacao presque brut.
Il faut un moment pour y revenir, il manque la dépendance du sucre. Saveurs très sobres, un équilibre très extrême des goûts qui me feraient pencher pour une proportion moindre : au lieu de 85%, descendre à 70. Trop peu de beurre, de gras, de collant sur les doigts. C’est de la poudre de cacao amalgamée et légèrement sucrée. Savoureuse certes, mais moins extatique que les truffes de noël que nous cuisinons avec Maman.
On n’est pas dans la douceur. La noblesse peut-être, mais l’extrême chaleur d’un carré mat, fin, qui m’évoque plutôt un sentier de poussière brune.
En finissant mon carré d’un grand coup, c’est plus voluptueux, plus massif et crémeux. Mais il faut le vouloir, car la langue vient ensuite râper tout ce cacao collé aux dents, sans l’arôme du beurre. Il manque. La saveur pure demande à être accompagnée. Associée. Un appel au mariage, peut-être avec un café, une brioche, une crème. Pour faire pleuvoir quelques gouttes suaves sur cette langue de terre d’Afrique.
Martin BOHN

Le 30 novembre 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 03 ECRITURE AFFINEE, 05 FORMATION, ambiance, Journal de bord, carnet de voyage, sensible | Aucun commentaire

Exercice : papier sensoriel et émotionnel. Réparer le manque d’humanité fréquente dans l’écriture. Racontez un moment fort à vélo.
Question d’angle : Comment ai-je vaincu la fatigue en grimpant le col de Roncevaux à vélo ?
_______________

Je suis presque à bout de forces. En danseuse depuis une heure. Je dois pardonner.

Pour vaincre la fatigue, je vais devoir pardonner. Il y a une heure que je grimpe en danseuse. Soudain, l’évidence s’impose : Je suis tellement fatigué. Combien de temps vais-je tenir ?
Mon vélo est chargé de 15kg de matériel. Tente, duvet, nourriture… Dont 1kg de jambon que nous venons d’acheter à Bayonne. Plus une bouteille de floc de Gascogne qu’on déguste à petites lampées le soir, quand le repos devient cadeau. Mais là, j’ai le moral dans les chaussures. Concentré sur chaque coup de pédale de mon vélo demi-course. Avec cette question : vais-je atteindre le sommet ? Il me reste deux heures pour franchir le col de Roncevaux. Trente kilomètres avant l’Espagne. J’ai lâché mon ami d’enfance dès les premiers kilomètres. Nous l’ignorons encore, mais son frein arrière touche la jante en permanence. Et puis, il pèse plus que moi. Il fera une chute d’hypoglycémie, sans ressource : j’ai dans mes sacs toute la bouffe et les coupe-faim. Une moto le tirera jusqu’au col.

A mon stade de fatigue, l’expérience sportive se transforme en (Lire la suite…)

Le 13 septembre 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 05 FORMATION, 08 Martin BOHN, ambiance, blocage d'écriture, Journal de bord, carnet de voyage, langage, littéraire, sensible | Aucun commentaire

Un engin de mine écrase la voiture de son patron

Exercice d’écriture, décrire la vidéo ci-dessus en deux versions. V1 : rigoureux, sérieux, mots-clés + phrases courtes. V2 : blog perso ou Facebook, ton libre, spontané, en se mettant à la place des personnages de la vidéo.

V1 Description des faits, type billet d’agence

Un cadre moustachu de chantier parle devant une caméra. Casque blanc, manteau orange, de la vapeur sort de sa bouche dans l’air froid. Soudain, un tracteur de mine gigantesque arrive derrière lui. Les immenses roues chaînées arrivent devant une Mercedes blanche. Le godet à mi-hauteur surplombe déjà la voiture du patron. Le tracteur continue, sa roue contre le pare-choc pousse l’auto en marche arrière sur le sol glacé. Après une trentaine de mètres, le conducteur d’engin abaisse le godet. Il écrase la Mercedes comme du carton. Alors, la roue géante grimpe sur la voiture, creuse une rigole géante dans la carrosserie. La roue arrière parachève le travail. L’auto est aplatie dans toute sa longueur. Le phare avant gauche clignote. Côté conducteur, il reste un rétroviseur et une portière intacts.

V2 Billet d’humeur en se mettant à la place des personnages de la vidéo

« Dis patron, tu l’as garée où, ta belle merco ? Parce que là, j’suis au boulot. Tu sais, conducteur d’engin. Le tracteur de mine avec les roues de 4m de haut et le godet plus grand que ta caisse. Tu sais patron, aujourd’hui, je t’emmerde. T’as pas voulu m’augmenter? Depuis longtemps, tu me méprises. D’ailleurs, tu me connais ? Allez, je suis sûr que ce soir, tu n’oublieras pas mon nom. Ni ta bagnole, d’ailleurs. Ta chère voiture blanche, avec son étoile Mercedes toute propre. Ah, tiens, elle est garée pile sur ma route. Devant mon pneu. C’est drôle, elle est toute petite, ta bagnole de riche, devant mon tracteur d’ouvrier. On dirait un jouet de minot. C’est comme le regard de mépris que tu nous jettes sur le chantier. T’as l’air de mesurer 4m de haut et de nous voir comme des fourmis. Bon. On va voir si le toit de ta voiture de fourmi aime mon godet. Hooo, y’a plus de toit ! Désormais, t’es propriétaire d’une décapotable. Voyons maintenant si Mercedes aime qu’on lui passe dessus. Depuis le temps que tu nous écrases… ça alors, quelle souplesse ! C’est du carton, une merco! Elle épouse parfaitement mon pneu géant. Belle sagesse, finalement : ta voiture, c’est comme ta grande gueule : Du carton. »
M. B.

Le 18 mars 2016 par Martin | Catégorie : 02 ECRITURE PRO, 03 ECRITURE AFFINEE, 05 FORMATION, écrire sur internet, langage, vidéo | Aucun commentaire

Qu’est-ce que j’appelle « l’aïkido verbal » ?

C’est une technique que j’aime appliquer dans le discours pour désarçonner l’adversaire, depuis que je l’ai mise au point pour certaines interviews journalistiques. Cette trouvaille rhétorique utilise vraiment un principe philosophique et technique de l’aïkido. Nul besoin d’aller se faire ratatiner le faciès sur un tatami pour comprendre la base de ce vénérable art martial transposé à l’écrit.

Cette technique sobre, simple dans son principe, et aisée dans sa mise en œuvre. Certes, je conçois fort bien que la simplicité réclame, dans notre culture mentale, des efforts de lâcher-prise, mais tout de même ! Arrêtez cette bouillie de cervelle et soyez logiques et déductifs : il s’agit d’utiliser la force de l’adversaire pour l’amener plus loin dans son prolongement. Sur ce tatamis du langage, l’aïkido verbal consiste en ceci :
Prendre une idée de l’interlocuteur (en particulier un principe qu’il se donne), et la mener à son terme. Aller plus loin que lui, dans sa direction. Extrapoler avec rigueur là où son auteur n’avait pas osé aller. Si l’idée est bancale, le raisonnement tombe de lui-même. Au plan auditif, il en résulte à peu près ça :
« Ahheuuu attends nan arrête j’ai pas voulu dire ça. Nan mais tu vas trop loin enfin si mais non mais aaaah voilà quoi ! Tu vois ce que je veux dire… »
Là, stoïque et détendu, répondez doucement : « Non ».
C’est là que votre interlocuteur agonise. Et part en défaite, en colère, en rupture de dialogue ou bien, rarement, révise son opinion.


Un exemple ? Bon mais vite alors, parce qu’il est tard et que j’ai trop relu de textes aujourd’hui, je fatigue. Tiens, un tout simple, le style café du commerce, où les idées bancales pleuvent comme la pluie sous un bœuf de Kobé (paraît qu’ils boivent de la bière. C’est incroyable comme la bière, pour moi, est diurétique).

Idée bancale de départ : « Les étrangers nous piquent le boulot, salauds d’étrangers !
- Et vous, pour les 6 milliards d’humains non français, vous êtes un étranger, n’est-ce pas ? Alors, dans cette économie sans frontière et mondialisée, vous leur piquez quel boulot ? »

Autre version : « D’accord, alors il faut interdire le travail des étrangers, que ce soit rémunéré et même bénévole parce que ça aussi ça pique le travail aux Français qui votent comme vous. Donc si vous habitez à deux mètres d’une frontière, et que votre maison brûle, l’étranger qui habite de l’autre côté de la rue, donc de la frontière, n’est pas payé pour venir éteindre votre incendie, hein, parce qu’il ne serait pas autorisé à travailler hors de chez lui n’est-ce pas ? » (Notez comme, dans le style verbal du café du commerce, la ponctuation devient défectueuse).

Plus sournois encore : on vous dit « Ah, mais ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à s’exprimer dans les bureaux de vote. On est en démocratie. Nos anciens sont morts pour ça. »
- Ah, on est en démocratie, pouvoir du peuple, par le peuple pour le peuple. Donc vous êtes citoyen, c’est-à-dire que vous votez les lois souverainement. Pouvez-vous me parler des lois que vous avez votées ou soumises au débat législatif, depuis que vous avez la chance d’exercer vos pleins pouvoirs démocratiques ? »

Grand classique : « Ca ne me gêne pas que l’Etat écoute mes conversations et surveille mon ordinateur. Je n’ai rien à cacher.
- Tiens, vous aimez citer comme Goebbels ? Est-ce que vous pensez vraiment comme lui ? Et puisque vous n’avez rien à cacher, pouvez-vous vous déshabiller là tout de suite ? » Et caetera. On n’en finirait pas, en fait, tant est fécond l’esprit humain qui somnole tout le jour durant.

Le 21 juillet 2015 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, convaincre, décryptage, langage | Aucun commentaire

Le plaisir d’écrire se cultive comme tout art : avec des outils agréables. J’ai découvert, après des années de stylos bille ou feutre, la plume exceptionnelle du Pilot Namiki Falcon.

Un outil formidable qui permet une écriture standard ou calligraphiée, selon les réglages de souplesse et largeur de plume, ainsi que la force d’appui sur la feuille.
La vidéo suivante a déjà réalisé un joli succès sur cette niche de passionnés, avec 876 000 vues à ce jour.

Un bonheur. Voici mon évaluation.
Qualité de plume : 5/5
La meilleure que j’aie testée à ce jour.
Facilité d’écriture : 3/5
Une adaptation nécessaire qui ne conviendra pas à un débutant, à une main brutale découvrant la plume. Il faut positionner avec précision l’angle du stylographe sur la page, car la finesse de sa plume (de l’ordre du 1/10e de mm) la rend un peu accrocheuse à la remontée de biais. Elle n’a pas la rondeur lisse des grosses plumes dures à bout rond. Cette plume en rhodium-or est d’une souplesse unique, et perçoit donc les infimes vibrations du papier. Mais cette précision nécessaire est fonction du revêtement papier. Sur une feuille de qualité au grain lisse, le trajet du métal sur le papier glisse avec aisance et presque en silence. Soyons clairs, cette plume ne gratte pas comme une plume Sergent major. Elle est même très silencieuse et douce. Mais elle peut parfois rendre délicat un trait courbe qui remonte, cassant ainsi le virage d’une main malhabile et lui impulsant un angle involontaire.

Mon évaluation
Rapport qualité / prix : 5/5
Sans comparaison sur le marché actuel. Vivement que d’autres marques viennent proposer un produit concurrent pour étoffer ainsi le choix de cette gamme sublime !

Esthétique : 3/5
Dans une présentation très discrète par rapport au potentiel époustouflant de ce stylo plume, son esthétique est élégante mais ne se fait pas remarquer. Sobriété japonaise qui, finalement, me convient pour ce produit indémodable.

Prise en main : 4/5 et 5/5
Le Resin Falcon est plus léger, 19g et manque ainsi de masse pour écrire. Son grand frère plus cher, le stylo-plume Pilot métal Falcon pèse 33g et donne l’inertie nécessaire à un trait plus fluide.
Précision personnelle : j’ai une écriture plutôt fine et anguleuse, comme souvent les dessinateurs. Le premier stylo acquis, un Namiki resin falcon (19g), était en plume fine. J’ai ensuite opté pour une plume extra-fine sur Namiki metal falcon. Ce stylo-plume deux fois plus lourd (33g), plus équilibré à ma main, m’offre ainsi la parfaite finesse de trait pour écrire.

Ce produit, commercialisé par l’usine japonaise Hiratsuka de Pilot, est assorti d’une gamme d’encres haut de gamme : Iroshizuku. J’en ai trouvé à 32€ le flacon dans des papeteries françaises. Évidemment réservées à des stylos rechargeables comme les Namiki, elles sont rentables toute proportion gardées, par rapport au tarif des cartouches. Et puis ça a un côté tellement nostalgique de devoir savonner mes mains après chaque plein d’encre…

 

Enfin, pour répondre à cette traditionnelle question de mes stagiaires : Faut-il prendre ses notes sur ordinateur ou bien sur papier ? Je conseille d’écrire sur papier pour le temps de la réflexion, quand les idées doivent se développer à leur rythme lent, le temps de la réflexion. Mais ensuite, pour organiser ses phrases et récrire, naturellement, l’ordinateur est l’outil idéal pour couper, supprimer, récrire.
La plume de qualité d’un stylo fonctionne ainsi en harmonie avec l’ordinateur, délivrant le cerveau de cette fascination de l’écran qui, dans de nombreux cas, ralentit la pensée et fatigue l’humain.
Bonne écriture à vous !

Le 4 mai 2015 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION | Aucun commentaire

Il a manqué la naissance du premier. Couper le cordon le bouleverse. Larmes de joie.

Ce portrait d'un stagiaire illustre une des techniques du portrait. « Je le sens encore, ce cri des ciseaux quand j’ai coupé le cordon ombilical. » Alami se reprend de sa douce voix grave : « Pas ce cri, ce bruit des ciseaux. »

Le nouveau-né vient de prendre son premier souffle, il pèse 3,5 kg. C’est un garçon, Anas, son deuxième enfant. Dans quelques minutes, le solide papa va pleurer, tant le moment est symbolique d’une belle réparation.

Il est 10h35, ce jeudi 12 février 2003 à la clinique de Noisy le Grand. D’un net coup de ciseaux, Alami tranche dans le vif. « Je l’entends encore ce grincement, ce déchirement de papier, de tissu fragile. C’est le moment où je sépare l’enfant de sa mère, je le délivre. Un sentiment tellement fort de fierté, de joie, de bonheur. Rien que d’en parler, j’ai la chair de poule. »

Ses yeux se mettent à briller. Ce paisible Franco-Marocain de 45 ans vit alors une forme de réparation. Un an auparavant, il a manqué la naissance de son premier fils.

Rayon de soleil

« Je n’étais pas dans la salle d’accouchement. Ma femme, Zakia, était tellement stressée, que j’avais peur. Je n’avais pas le même courage à 34 ans. C’est ma cousine qui a pris ma place pour rassurer ma femme. Et j’ai changé d’avis dès que le travail a commencé. Trop tard. Je ne pouvais plus rentrer dans la salle d’accouchement. »

Alami fait les cent pas comme un lion en cage. Et enfin, il découvre le visage de son premier bébé lavé et habillé de blanc. Un beau petit garçon, Sami. « J’avais l’impression de ne pas endosser mon rôle de père dans un moment aussi fort. Je n’ai pas coupé le cordon. Alors pour le deuxième, j’ai tout vécu. La douleur de ma femme, le premier bisou, le premier nettoyage. »

Alami regarde au loin, ses yeux noirs brillent davantage. Il se rappelle le moment où il a craqué. « Quand ils ont emmené mon fils pour le laver, j’ai pleuré. Je n’arrivais plus à me contenir. » Et puis la sage-femme lui rapporte son bébé tout juste nettoyé. « Là, j’ai découvert son visage de bébé tout propre… Une beauté ! J’avais l’impression d’un rayon de soleil. »

Donner ce que je n’ai pas reçu

Il en faut beaucoup pour faire craquer ce solide combattant de boxe thaï depuis huit ans. Encore enfant, à 11 ans, Alami quitte Casablanca pour la France. « Une chance dont rêvent tous les Marocains… » Mais une chance payée durement : il laisse ses parents derrière lui. En ajoutant d’une voix toujours calme : « Leur présence m’a plus que manqué. Je suis devenu un jeune un peu foufou… Aujourd’hui, j’essaie de donner à mes enfants ce que je n’ai pas reçu, de vivre des moments forts avec eux, on est très câlin. »

Onze ans, c’est l’âge que vient d’atteindre justement Anas, en février. Pour son anniversaire, son papa lui offre un cadeau bouleversant. Une lettre qui raconte sa naissance : « Je lui raconte comment j’ai coupé le cordon, comment je l’ai nettoyé. »

Anas est bouleversé, fond en larmes avec sa mère et se réfugie dans les bras de son père lui faire un gros câlin. Et avec sa mère, ils ont accroché la lettre sur le frigo.

Martin BOHN

Note : J’ai rédigé ce portrait pendant un exercice d’écriture donné à mes stagiaires, pour jouer le jeu comme eux. Puis chacun de nous a lu son texte.

 

Le 5 juin 2014 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, 07 PEDAGOGIE | Aucun commentaire


Avec un sourire, l’animateur vous présente. Vous montez sur l’estrade, approchez du micro et regardez l’assistance : Le public a les yeux rivés sur vous. Silence. Tout le monde attend vos premiers mots. C’est à vous. Que ressentez-vous ?

Très probablement, votre cœur bat fort, les joues ou les oreilles rosissent, la main tremble, quand ce n’est pas la voix ou les jambes qui flageolent. Honnêtement, êtes-vous en condition pour donner le meilleur de vous-même et improviser un discours brillant ?

Ceux qui répondent « oui » sont habitués au micro, rompus aux techniques de scène. Sinon, sachez que l’art de la prise de parole s’acquiert. Simple question de préparation. En effet, irait-on demander à un inconnu d’improviser une chorégraphie en public à l’opéra ? Non, évidemment. C’est pourtant ce qu’on exige de l’orateur ! Le voilà donc qui monte sur scène le cœur battant, son discours écrit tant bien que mal, sans technique.

Résultat ? Il l’ignore, heureusement. Aucun spectateur ne viendra lui dire en fin de conférence : « C’était mauvais, abstrait, bafouillé, sans moment fort ni plaisir. On s’est ennuyé ».  Non, les auditeurs réagissent avec respect ou pitié, soulagés de n’être pas contraints à cette humiliation publique. Ils estiment souvent que « l’orateur a été mauvais mais au moins, il a eu le courage de se produire sans filet. Moi, je n’oserais jamais ».

En réalité, donner une conférence est facile. L’entraînement suit des règles de bon sens, des techniques de journalisme et de maîtrise du stress pour poser sa voix calmement. Vous les employez sans le savoir, ces techniques, comme monsieur Jourdain fait de la prose. Il suffit d’acquérir les outils simples, efficaces et de considérer vraiment vos qualités.

Martin BOHN

Stage : Rédiger et animer une conférence, prise de parole en public (media-training)

Le 23 mai 2014 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION | Aucun commentaire

Durée, 5mn. Premier jet d’écriture en stage, avec mes stagiaires.

Ces longs tubes lumineux au plafond dégagent une lumière que je n’aime pas. Des néons jaunâtres enchâssés dans un cache plastique ovale, mais à l’esthétique travaillée pour avoir un style. De fins arceaux métalliques retiennent l’ensemble et recueillent probablement la poussière de la pièce. Mais le plus sale, pour mes yeux, c’est cette infime vibration de néons vieillis, qui voudraient donner une couleur chaude, mais pour moi, n’y arrivent pas.
Ce n’est pas encore la chaleur d’une flamme de chandelle, plus orangée. Ce n’est pas non plus la douceur dorée d’un soleil couchant. C’est un triste jaune beigeasse qui semble assombri par une couche de pollution, un nuage opaque et vient teinter les murs de flaques tristes. Mais heureusement, les quatre grandes fenêtres vitrées nous offrent la lumière du ciel.
Martin BOHN

Remarques d’autocorrection :
Enrichir les verbes faibles (être, faire, avoir, dire…).
Corriger la répétition phonétique « c’est cette »

Le 22 mai 2014 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION | Aucun commentaire

« J’ai un chutier très fourni, témoigne Laurent Salles, je ne m’interdis rien. » Le dessinateur de presse de l’Alsace l’explique très clairement: Son dessin humoristique doit être immédiatement compris.  « Un dessin qui n’est pas compris, comme un texte pas compris, c’est raté. » Il pratique ainsi son « écriture sprint » chaque jour dans le quotidien de l’Est, écriture à l’inverse de la bande dessinée qualifiée de « marathon. Cette école de rapidité ne vise pas l’esthétique mais doit faire passer un message. Comme un acteur de l’improvisation. »
Nous retrouvons là une démarche identique à l’écriture de presse. Elle doit être immédiatement comprise par le lectorat. Quand un petit dessin en dit plus qu’un long discours. Merci Laurent.

Le 25 septembre 2013 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION | Aucun commentaire

Par Damien Cirotteau et Maria Mancilla

Une explication (fausse) est plus ou moins admise par ceux qui s’intéressent à la question: le clavier Qwerty (et sa variante Azerty) a été inventé pour ralentir la vitesse de frappe sur une machine à écrire.
(Lire la suite…)

Le 26 août 2013 par | Catégorie : écrire sur internet | Aucun commentaire

Cette vidéo illustre le stage Ecrire un journal de bord, rédiger son carnet de voyage
Cela me fut demandé souvent après la vidéo : voici des extraits de textes de mon carnet de voyage en Thaïlande. Bonne lecture ! :)
Martin BOHN

p.46 Je l’ai baptisé merle d’Asie. Avec sa gueule de mainate, il vole un bout d’œuf que je lui tends du bout des doigts. Son chant varié me plaît, harmonieux, parfois drôle. C’est mon ami en Thaïlande. Il est partout. Dans les arbres, sur la route, la plage, devant les maisons, en pleine ville et même en cage dans les magasins. C’est là qu’il porte le mieux son vrai nom : acridotheres tristis, martin triste.

p.48 La montagne tombe dans une baie sublime noyée de brume. La mer s’étale, embrassée par la forêt. Pour arriver là, j’ai suivi une piste défoncée. La petite moto avait parfois du mal à grimper le chemin labouré d’ornières. Mais du sommet, le paysage offre un camaïeu de verts à l’infini.

p.50 Le soleil agonise. Il embrase la mer d’une flaque orange. Son sang brillant inonde le ciel derrière les nuages de plomb. Lente hémorragie solaire dans le miroir liquide. Il s’y noie bientôt.
Le cortège épars des marcheurs rend son hommage du soir au trépas d’Hélios. Ombres grises, marionnettes sans visage reflétant leurs silhouettes tremblantes sur un sable gorgé d’eau. L’air fraîchit. J’ai presque froid.

 

p.52 Lampions du Premier de l’an.
Face à la mer. Baie de Koh Tao calme et limpide. Sur ce ponton surplombant les vagues, je passe des jours entiers, seul et heureux. J’empile deux matelas pour dossier. Sur la table basse, un thé vert, un riz frit aux légumes, un œuf sur le plat. Mon carnet de voyage, mes stylos, mon téléphone et ses photos.
Ici, je nourris mon regard de beauté, j’emplis mon esprit de calme et mon carnet de dessins.

p.68 Le nouvel An sur la plage thaïlandaise de Sairee beach m’a offert des moments d’intense poésie. La foule a inondé le ciel de lampions. Ces grands cylindres de papier se tiennent avec soin, le temps que le combustible s’enflamme à la base et emplisse le ballon d’air chaud. Alors, c’est le moment critique et émouvant : lâcher son ballon de lumière dans la nuit noire. Libéré trop tôt, il chute. S’aplatit sur le sable et brûle. S’abîme en mer et s’éteint. Mais l’immense majorité agit avec prudence et ne lâche qu’à coup sûr, quand le lampion cherche à monter.
J’ai vu un lampion s’élever doucement en prenant le large puis descendre vers les flots. Dans sa pente pour se noyer, les clameurs de dépit et d’encouragement se mélangeaient. Le courage a gagné au dernier moment, la bougie au ras de l’eau. Le lampion est revenu en vol horizontal puis a décidé de monter. Victoire, clameur et applaudissements dans la foule enthousiaste des milliers de fêtards ! Le lampion a rejoint la myriade de lumières en transhumance vers les étoiles. Des cohortes de flammèches orange glissent dans la nuit d’encre et montent vers l’éternité.
Parfois, un lampion vient mourir derrière un arbre et renaît aussitôt. Ce soir, nous avons donné à manger à la Voie lactée. En caressant le ciel de flammes éphémères, la foule a levé dans la nuit des yeux d’enfant, perdu dans un rêve sans lune. Cette nuit du Premier de l’an, le ciel nous offre 365 pages où l’inspiration peut composer au gré de l’imaginaire. Et si nous savons enflammer nos bulles d’air, notre création saura grimper vers les étoiles.

 

Le 11 juillet 2013 par Martin | Catégorie : 03 ECRITURE AFFINEE, 05 FORMATION, Journal de bord, carnet de voyage, littéraire, poésie, sensible, vidéo | Aucun commentaire

C’est l’été, les enfants crient dehors, le soleil brûle les toits et l’eau fraîche glisse comme un trésor sur la langue. J’écris. Mais un coup de fil me délivre du travail. Une amie, de sa voix délicieuse, me fait cette confidence terrible pour le régime de l’ego : « Je savoure tes mails avec un dictionnaire. Et du coup, j’ai demandé à un copain de me prêter un livre de grand écrivain, pour me cultiver. Je vais lire Rousseau. »

Argl. (Lire la suite…)

Le 21 juin 2013 par marieM | Catégorie : littéraire | Aucun commentaire