Un cadavre gît à mes pieds. Mon article trace une vie miséreuse. Sans le savoir, je décris le mobile du meurtre.

Le corps de ce miséreux gît dans l’herbe fraîche du matin. Il vient d’être tué dans la nuit, ce 14 juin 1997. Je suis fasciné et, en même temps, recueilli devant son corps. Journaliste de 27 ans à la Voix du Nord, c’est mon second cadavre en fait divers. J’en ai vu un mémorable deux ans plus tôt, le 1er mai 1995 : Brahim Bouarram, noyé dans la Seine par un militant du Front National. 
Mais là, j’ai le corps à mes pieds. Mon cœur palpite, je suis animé par l’excitation de vivre ce moment fort. Aucun dégoût devant la mort. Une fascination, en contemplant ce visage serein. Aucun danger, c’est paisible. Avec cette atmosphère d’ailleurs, le mystère de l’au-delà plane sur les lieux. Un immense respect, tangible, enveloppe la scène.

Il y a vingt minutes, mon rédacteur en chef de Valenciennes a capté l’information sur la fréquence de la police : Meurtre à Escaupont. Je suis parti en courant vers ma voiture. Il m’a rattrapé : « Attends, jeune chien fou ! Je t’ai pas encore donné l’adresse ! » Dans cette petite commune proche de Valenciennes, il me faut trouver la rue des Vivreux, le lieu du crime est tout près. Je patrouille au ralenti. 
Des garages désaffectés, une petite voiture de police, deux agents. Je me présente. On me répond : « Vous ne touchez à rien, hein ? » L’endroit est parfait pour mourir. Des garages en ciment lépreux, vitres cassées, tôles rouillées. Les herbes folles s’inclinent en trempant mes chaussures de rosée. Dans le box numéro 8, une banquette arrière de voiture posée à même le gravier. Une couverture jetée dessus, et un drap tâché de sang.

A mes pieds, près du local dont la porte bâille, le cadavre étendu sur le dos. L’homme n’est pas vieux, mais la peau abîmée par la vie de misère. Il garde un air serein, paupières closes. Je suis fasciné par sa totale immobilité. Monsieur, si vous n’êtes plus dans ce corps, où êtes-vous maintenant ? La terre a bu la flaque de sang à l’arrière de son crâne. Le médecin légiste arrivera bientôt, accompagné d’un grand autoritaire en imperméable qui me lance de haut : « Qu’est-ce que vous faites là?
Martin BOHN, journaliste à la Voix du Nord. Et vous ?
Commissaire Lejeune. Vous ne devriez pas être là.
Je comprends, commissaire, vous faites votre travail, et moi le mien. Est-ce que vous me permettez de faire mon enquête de voisinage ? Je ne touche à rien.
Son visage se détend légèrement. J’ajoute : Allez, on ne s’est jamais vu, jamais parlé d’accord ?
OK. Mais pas de photo du corps ! Et faites vite. »
Entendu. Je prendrai une vue de loin, plan large, avec le véhicule de police. Et mon enquête de terrain continue. Surtout, j’ai le privilège de visiter le taudis de la victime, à deux mètres de son corps. Mon carnet en main, je note chaque détail. Le matelas au sol avec sa couverture sale, des gamelles, un petit réchaud sur lequel est posée la boîte de conserve. De l’autre côté de l’allée, les boxes ouverts au vent. Toits envolés, carreaux brisés, bouteilles vides. Un matelas crevé pourrit dans un coin.
Comme je suis respectueux, les flics me donnent l’identité du corps. Yves Lechevin, 35 ans. Bénéficiaire du revenu minimum d’insertion. Les voisins observent à distance, près d’un véhicule de pompier. Ils lâchent des infos. « Personne ne venait plus mettre sa voiture ici, à cause des vols. Des voleurs de voiture venaient là désosser les véhicules. Il y a régulièrement des descentes de flics. »
Les enfants le qualifient de « gentil monsieur » qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Ils lui disaient bonjour avec plaisir. Il y a quelques jours, un groupe de jeunes s’était amusé à l’ennuyer, et des adultes sont venus prendre sa défense. Raymond et sa femme confirment la gentillesse de l’homme : Nous l’avons recueilli deux ou trois fois à dîner. Peut-être que parfois, Yves buvait un peu trop. » Les voisins savent que sa mère vit dans la rue principale, qu’il a travaillé à la ferme du quartier. Et qu’un chien l’a mordu sérieusement, il y a un mois.
Tout cela, je le note dans mon article. A la rédaction, un collègue jaloux critique mon texte. « Tu as fait un papier d’ambiance, c’est creux! »

Curieusement, c’est lui qui réparera sa critique, dès le lendemain. Il m’apostrophe au petit matin, journal en main. « Martin, tu as mis le mobile du meurtre dans ton papier ! » 
Le chien l’avait gravement mordu à la cuisse. Yves Lechevin a été hospitalisé. Il a porté plainte. Le propriétaire du chien a été retrouvé. Il a du payer les frais médicaux. Quelques centaines de francs. Pauvre, il est venu se venger un soir d’ivresse. Il a roué de coups ce miséreux et l’a laissé prostré, dans son taudis. Après plusieurs bières, encore plus saoul, sa colère a gonflé. Il est revenu avec une barre de fer et lui cassé le crâne.
Mon papier d’ambiance était allé plus vite que la police. J’avais gagné un peu de confiance en moi. Mais au commissariat de Valenciennes, les policiers ne voulaient plus me parler.
Martin BOHN


Le 15 décembre 2017 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, ambiance, journalisme | Aucun commentaire

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