Il a manqué la naissance du premier. Couper le cordon le bouleverse. Larmes de joie.

Ce portrait d'un stagiaire illustre une des techniques du portrait. « Je le sens encore, ce cri des ciseaux quand j’ai coupé le cordon ombilical. » Alami se reprend de sa douce voix grave : « Pas ce cri, ce bruit des ciseaux. »

Le nouveau-né vient de prendre son premier souffle, il pèse 3,5 kg. C’est un garçon, Anas, son deuxième enfant. Dans quelques minutes, le solide papa va pleurer, tant le moment est symbolique d’une belle réparation.

Il est 10h35, ce jeudi 12 février 2003 à la clinique de Noisy le Grand. D’un net coup de ciseaux, Alami tranche dans le vif. « Je l’entends encore ce grincement, ce déchirement de papier, de tissu fragile. C’est le moment où je sépare l’enfant de sa mère, je le délivre. Un sentiment tellement fort de fierté, de joie, de bonheur. Rien que d’en parler, j’ai la chair de poule. »

Ses yeux se mettent à briller. Ce paisible Franco-Marocain de 45 ans vit alors une forme de réparation. Un an auparavant, il a manqué la naissance de son premier fils.

Rayon de soleil

« Je n’étais pas dans la salle d’accouchement. Ma femme, Zakia, était tellement stressée, que j’avais peur. Je n’avais pas le même courage à 34 ans. C’est ma cousine qui a pris ma place pour rassurer ma femme. Et j’ai changé d’avis dès que le travail a commencé. Trop tard. Je ne pouvais plus rentrer dans la salle d’accouchement. »

Alami fait les cent pas comme un lion en cage. Et enfin, il découvre le visage de son premier bébé lavé et habillé de blanc. Un beau petit garçon, Sami. « J’avais l’impression de ne pas endosser mon rôle de père dans un moment aussi fort. Je n’ai pas coupé le cordon. Alors pour le deuxième, j’ai tout vécu. La douleur de ma femme, le premier bisou, le premier nettoyage. »

Alami regarde au loin, ses yeux noirs brillent davantage. Il se rappelle le moment où il a craqué. « Quand ils ont emmené mon fils pour le laver, j’ai pleuré. Je n’arrivais plus à me contenir. » Et puis la sage-femme lui rapporte son bébé tout juste nettoyé. « Là, j’ai découvert son visage de bébé tout propre… Une beauté ! J’avais l’impression d’un rayon de soleil. »

Donner ce que je n’ai pas reçu

Il en faut beaucoup pour faire craquer ce solide combattant de boxe thaï depuis huit ans. Encore enfant, à 11 ans, Alami quitte Casablanca pour la France. « Une chance dont rêvent tous les Marocains… » Mais une chance payée durement : il laisse ses parents derrière lui. En ajoutant d’une voix toujours calme : « Leur présence m’a plus que manqué. Je suis devenu un jeune un peu foufou… Aujourd’hui, j’essaie de donner à mes enfants ce que je n’ai pas reçu, de vivre des moments forts avec eux, on est très câlin. »

Onze ans, c’est l’âge que vient d’atteindre justement Anas, en février. Pour son anniversaire, son papa lui offre un cadeau bouleversant. Une lettre qui raconte sa naissance : « Je lui raconte comment j’ai coupé le cordon, comment je l’ai nettoyé. »

Anas est bouleversé, fond en larmes avec sa mère et se réfugie dans les bras de son père lui faire un gros câlin. Et avec sa mère, ils ont accroché la lettre sur le frigo.

Martin BOHN

Note : J’ai rédigé ce portrait pendant un exercice d’écriture donné à mes stagiaires, pour jouer le jeu comme eux. Puis chacun de nous a lu son texte.

 

Le 5 juin 2014 par Martin | Catégorie : 05 FORMATION, 07 PEDAGOGIE | Aucun commentaire

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