Par Martin BOHN

Photojournalisme de guerre, rêve d’étudiant - Une profession à laquelle j’ai renoncé au bout de quelques années - Les collègues tués nous replongent dans un débat sans fin - Quelle plume pèse plus qu’un plomb dans la chair ?
Hommage posthume à André Liohn et Chris Hondros.



J’avais vingt-trois ans, cinq ans de photo dans les pattes, des idéaux plein la tête. Sous mes yeux d’étudiant en journalisme, stagiaire en agence photo, s’étalaient sur la table lumineuse des diapositives de  professionnels. Des images comme j’en rêvais. Du photoreportage au long cours, des événements brutaux, sanglants, des paysages magnifiques, des animaux rares. Vie, mort, aventure, émotion.

J’ignorais encore qu’une intense carrière en presse écrite et radio m’attendait, avant d’être propulsé formateur. La photographie me faisait rêver, pour ce mélange de passion et de poussière qu’elle laisse deviner. Je m’imaginais à plat ventre sous les balles pour rapporter des rouleaux d’images choc aux rédactions. Les explosions ne me faisaient plus sursauter depuis l’armée. J’aurais porté le gilet multipoches plein de négatifs et de piles de rechange. Couru sous une rafale pour en réchapper, forcément, ou plus glorieux encore, écoper d’une blessure par balle (sans gravité) et vivre les honneurs réservés à ces blessures nobles. Rapporter un virus de reportage, c’est nul. Une balle, c’est classe. Héraut de la vérité, héros de combat photo.

Le mythe du photographe de guerre

J’écrivais certes, mais avais plus de plaisir encore à écrire avec la lumière, photo-graphein, auraient dit les Grecs de l’antiquité. Pour cette atmosphère de soufre et de gloire, pour sa magnificence du quotidien et la puissance d’un regard qui traduit la beauté dans les pires moments de l’humanité. J’en étais là, rêveur, avec parfois en bandoulière mon boîtier reflex dans les rues de Paris, de Londres ou d’ailleurs. Les amateurs de photo comprendront ce que c’est que de travailler son cadrage au 50mm/1,8 parce qu’on n’a pas l’argent pour s’offrir une optique plus onéreuse. Et de compter ses déclenchements pour les mêmes raisons.

Et puis j’avais l’esprit avide d’informations. De récits. D’anecdotes. L’une d’elles m’a marqué définitivement. La description d’un photographe de guerre de mon âge, talentueux. Mais la vue fanée par les horreurs contemplées. Et dépendant de l’adrénaline sur les zones de guerre. Incapable de rester plus de quelques mois à Paris. Inadapté à une vie paisible, repartant de conflit en conflit en narguant la mort. Et surtout, atteint à un stade observable : « Il a 23 ans et déjà, le regard mort. »

Commentaire désabusé de son lit d’hôpital

Aujourd’hui, j’apprends que deux confrères sont tombés en Lybie. Mon âge.  Du plomb dans la chair. La vie les a rappelés avec cette absurdité des temps de guerre.
A l’issue de mon service militaire, j’avais refusé de m’engager en Bosnie comme lieutenant des Casques bleus, malgré le gros salaire offert. Mandat pourri de l’ONU, mission à finir dingue. Des copains de régiment y sont tombés. En agence photo, j’ai refusé certaines missions photos de paparazzi malgré le tas de billet offert, mission de honte à vie. Quand je lis le commentaire de André Liohn, l’autre photoreporter blessé qui annonce le décès de son collègue, je comprends l’intelligence de l’intuition à l’époque :

De son lit d’hôpital en Lybie (Misrata), André Liohn fait un constat amer sur le travail des photographes de guerre :
« Les Libyens ont d’innombrables vidéos et photos prises avec leurs téléphones. Elles sont toutes sans manipulations artificielles destinées à les rendre plus dramatiques ou intéressantes, juste une documentation brute de leurs propre souffrance.

Les photojournalistes, de leur côté, utilisent des iPhones et des artifices bon marché qui montrent à quel point ils sont obsédés par eux-mêmes. Le photojournalisme est en train de devenir une profession vulgaire, dégueulasse et pauvre avec de tels comportements irresponsables ».

Trois heures plus tard, il annonce le décès de son collègue Tim Hetherington, fauché le même jour que Chris Hondros.

Chris et Tim, je vous salue.

Le 22 avril 2011 par | Catégorie : 05 FORMATION | 4 Commentaires

4 Commentaires


agnesmerat
le 23/04/2011 à 19:07 

Merci Martin pour ce texte fort, vibrant, très beau.
Un ami reporter est là-bas, tout le monde est très choqué par ces morts.
Je me reconnais bien dans tes mots, cet idéal de poussière et de vie palpitante… j’aime beaucoup le « photographein », moi qui suis en plein « metaphorein ». bon week-end
tiens j’ai ouvert un blog http://monfiletapapillons.blogspot.com/

agnesmerat
le 23/04/2011 à 19:08 

Merci Martin pour ce texte fort et vibrant. J’aime beaucoup le photographein… et je reconnais bien cette fascination pour un idéal de poussière et de vie palpitante…

le 25/04/2011 à 18:42 

Bien vu, Agnès. L’idéal est resté, mais je le consomme autrement :)

le 22/02/2012 à 17:18 

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